Brinqueballé, bousculé dans la foule qui se presse, tu es lourd, défait, tendu. Pas à pas, tu t’avances vers le guichet de la police des frontières. Elle est ta porte vers l’ailleurs. Ton tour vient. Machinalement, tu tends ton passeport, tu lèves les yeux. Tu frisonnes. C’est un visage féminin qui t’observe, te scrute, compare. Une femme - écho de Cheremetièvo. Des cheveux bruns sous la casquette, des yeux noirs. Elle a vu le visa d’installation définitive en France ; elle le lit, attentivement.
- Vous parlez français, te demande-t-elle ? Tu acquiesces. Elle te sourit. - Bienvenue, M. Youssoupov. Bienvenue dans votre pays d’accueil. De ta voix fripée, tu lui réponds :
- Ce pays sera mon ailleurs...tu hésites, regardes la barrette sur ses épaules, interrogatif, tu ajoutes « Officier ?». Tu regardes ses yeux, sa main, tu lui souris : -« Mademoiselle ». Elle a un petit rire –« Passez, Monsieur, tout est en règle. Bonne chance !»
D’un visage l’autre, le temps te prend, te déprend, dénoue tes certitudes.
Salle d’arrivée des bagages. Les tapis roulants s’actionnent, transportent leurs fardeaux. Les immenses vitres qui séparent les voyageurs de ceux qui les attendent, sont sales, embuées. Impossible de distinguer quiconque. Ton grand sac enfin arrive. Une poignée est à demi arrachée. Tu le prends dans tes bras, le porte comme l’on porterait un enfant. Débonnaire, un douanier te fait signe de passer. Tu avances ; les deux battants de la porte s’ouvrent automatiquement.
Ils sont là. Tu les vois qui t’attendent. Debouts, serrés l’un contre l’autre, leurs gestes vers toi
s’esquissent, maladroits. Iliannah lâche Awen, elle court vers toi, mais quelques personnes la bousculent, la devancent, des flashs crépitent, des micros sont tendus. Les journalistes ont repéré
que les voyageurs en provenance de Moscou sont en train de sortir. Comment peuvent-ils déjà savoir ? Les télex ont dû sans doute crépiter. Que s’est-il passé depuis le décollage de
Prague ? Les questions fusent, tu les esquives. Un jeune journaliste se dresse devant toi. Gauchement, il te barre le passage. Il est grand, blond, ses cheveux sont mi-longs. Il porte des
lunettes aux verres épais de myope. Il te tend son micro. – Vous avez l’air si triste, Monsieur, bégaye-t-il. Je vous en prie. Une question, je vous prie, une seule. Que s’est-il passé à votre
atterrissage à Prague ? Tu le fixes droit dans les yeux. – Mais depuis ? lui cries-tu ? Mais depuis, qu’est-il arrivé ? Iliannah t’a pris dans ses bras. Tu as laissé tomber
ton lourd sac . Elle t’étouffe, tu ne vois plus le journaliste, elle te le cache. Tu la serres contre toi, écarte ses cheveux ; de la tête tu interroges le journaliste – On dit que les chars
soviétiques entourent Prague, te répond-il.
Awen maintenant est là. Iliannah et lui se tiennent chacun d’un côté de toi. Tu regardes le journaliste : – Notre avion a déposé à Prague des
officiers soviétiques de haut rang. Les autorités soviétiques ont donné à notre vol le nom de...ta voix tremble « - de...d‘Amitié entre les Peuples »
- Laissez-nous passer, je vous prie, lui cries-tu.
Vivement, il s’écarte, se précipite vers une cabine téléphonique.
*
**
*
Lentement, tous les trois vous vous éloignez. Vos larmes vous tiennent, vous retiennent ; elles vous disent.
Mais, silencieux, qui bat en vous, le rythme soudain vous prend. Sans rien vous dire, ensemble, vous esquissez quelques pas de danse. La nuit, la nuit
qui s’en vient, la nuit qui vient vers vous, la nuit, votre nuit sera belle.
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