Dimanche 17 janvier 2010 7 17 /01 /2010 18:17

 

closerie-des-lilas

                             la Closerie des Lilas 



- Mais non Késiel ! Attends ! Regarde un peu la plaque de cuivre ! Tu ne vas tout de même pas t’asseoir à la table où Lénine a posé ses fichus coudes...Allez, viens ! On va s’asseoir là plutôt. « Hemingway Â», lit-il sur la plaque ; ça te va ?

Késiel regarde Awen et sourit.

 - J’ai lu quelque part que Lénine était très fort aux échecs.

- Oui, le regard innocent, sourire coincé, il devait tendre de formidables pièges !

        Assise en face d’eux, Iliannah proteste :

- Hemingway ? Boff ! Tu crois que l’amour de la tauromachie, le sang versé par les taureaux et les hommes, la pluie incessante sur le lac Léman, c’est beaucoup mieux ? Ses amours incomplets, toujours douloureux, son vieil homme seul avec son fabuleux poisson, son air suffisant qui cachait mal ses douleurs ?

-Non, bien sûr, non ! Mais il savait écrire des phrases si simples, si fortes. Et puis tu sais, ajoute Késiel, j’envie son style sec, sa facilité apparente et ce long travail qui creusait les rides de son front.

        -Quand j’étais étudiant, dit Awen, au lieu de lire mes cours d’agrég, dans la bibliothèque de la Sorbonne, je lisais Galsworthy, sa légende des Forsythe et de temps à autre une des nouvelles du grand Ernest. C’est curieux, d’ailleurs, je préférais souvent le lire en traduction. Va savoir pourquoi !

        - Oh non Awen ! proteste Iliannah tu ne vas pas encore nous parler d’old Jolyon et de sa mort ensoleillée ?    

        -  Et des abeilles qui bourdonnent dans le jardin, autour du fauteuil du vieux Jolyon ?...Mais si, pourquoi pas ? répond Awen. Souvenez-vous : Il a lâché son livre. Sa main pend. Il a l’air si paisible. Elles seules savent que déjà il n’est plus là. Elles l’entourent, se posent délicatement sur son visage, sur ses yeux, elles détissent son âme que tendrement elles s’apprêtent à emporter. Tu vois ? Vous voyez ? ...

        - Non, arrête, crie Iliannah. Arrête Awen ! Tu ne vas pas mourir maintenant, quand même ! Il faudrait appeler les pompiers, Gabriel, Lucifer et leurs anges...

Awen fait la moue, fronce les sourcils. Il a l’air si malheureux qu’Iliannah et Késiel éclatent de rire.

       - A ta santé, mon ami, s’écrie Késiel. Mais... mais on n’a rien à boire. T’appelle le grand là, avec son air de croque-mort ? Chiche que tu n’oses pas le siffler ? Tu nous offres le champagne ?

 

          De mots en mots, de verre en verre, le temps passe, le temps s’écoule. Les grandes vitres, ensoleillées un instant plus tôt, s’embrument de nuit. – J’ai promis de téléphoner à May-Feng, dit Awen. Je reviens.

 

           Long et maigre, le colporteur du « Monde », personnage familier, passe, en pose un exemplaire sur leur table, fait le tour de la salle, dépose sur chacune des autres tables un journal. Habitués, les clients sortent quelques pièces de monnaie. Késiel lit les nouvelles. Prague...Les chars défilent sur la Place Venceslas. La foule est là qui crie, proteste, pleure, se dresse devant eux. Le journaliste rapporte que les soldats soviétiques, très jeunes, ont l’air stupéfait. On leur a dit qu’ils venaient libérer un pays frère en grand danger et ils ne comprennent pas pourquoi tous ces gens en fureur les assaillent. Ils sont presque tous de type asiatique.

       - Évidemment,  dit Késiel, les soviétiques ont évité d’envoyer des ukrainiens ou des russes qui comprendraient trop bien ce que leur crient les tchèques.

 

            Un instant plus tard, par-dessus la table, bras nus, Iliannah tend ses mains que Késiel prend dans les siennes. Il les approche de ses lèvres, les effleure. Son regard croise celui d’Iliannah. Il lui ouvre les deux mains et les pose lentement à plat sur le marbre de la table. Les poings fermés, posés sur chacune des mains d'Iliannah, il la regarde. Tous deux sourient. Ils ne détournent pas les yeux. Ensemble ils font « non » de la tête et éclatent de rire.

 

            Awen, qui revenait, regarde les reflets de leurs gestes dans la grande vitre de la brasserie. Un instant interdit, il s’est immobilisé. Il attend qu’ils décident, se décident. Il voit leurs mains posées sur la table, leur refus... consenti. Il s’approche, leur sourit, regarde leurs mains toujours posées l'une sur l'autre.
  
           - Oh ! Vous alors ! Jeu de mains, jeu de vilains, ajoute-t-il en riant. Bon ! Je dois filer à la maison. Segard sait que tu es là. Il veut absolument te voir Késiel. Il a décidé qu'il passerait la soirée avec nous. May-Feng va aussi arriver. Vous me rejoignez vite ? 

          - On va se balader un peu sur le boulevard, répond Iliannah. Et on passera voir l'affiche du Tarkovski à l’Olympic et les photos, rue de Rennes. Tu vas en prendre plein les yeux, Késiel. Demain, on ira voir le film si tu veux ! On prendra le métro là-bas, Awen et on te rejoint vite, amourami !
           - A tout de suite, tous les deux ! Je paie l'addition au comptoir et je file.

             Iliannah et Késiel sont sortis maintenant. Ils marchent, ils s'éloignent dans le soir. Les pneus des voitures chuintent sur la chaussée humide du boulevard. Les lumières apprivoisent leurs ombres. Tête baissée, les passants se pressent. La ville qui bruit sans cesse se remémore, indifférente, tous ses anciens souvenirs et se rit déjà de ceux à venir.

 

 

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