Sheremetyevo, aéroport international de Moscou
- Non ! Vous ne partirez pas aujourd'hui ! Vous avez déjà oublié les lois de votre pays, camarade ? Quand on quitte sa patrie pour toujours, vous entendez ? pour toujours, on doit déposer ses hardes vingt-quatre heures à l'avance au service des douanes.
Celle qui s'adresse à toi d'une voix sèche, cassante dans l'aéroport
de Sheremetyevo à Moscou, calot à l'insigne doré planté sur la tête, pull kaki orné d'une décoration, doit avoir tout au plus vingt-huit ans. Elle est d'une beauté à couper le souffle :
dernière vision des exilés de la mère patrie, porteuse de tous les regrets. Les narines pincées, la bouche fine, tu sens qu'elle retient son mépris, sa fureur, sa haine.
Deux gardes-chiourmes se tiennent à deux pas d'elle, en
arrière. Ils ricanent. Sans même prêter attention à ton nom, elle a juste regardé le tampon sur ton passeport "départ définitif." Elle tend le document à l'un d'entre eux, désigne d'un doigt ton
pauvre bagage, fait signe à l'autre de l'emporter. Elle va te parler.
Soudain, celui qui feuillette ton passeport, s'interrompt, en
regarde attentivement la première page, s'approche de la gradée, lui montre le document, ta photo, te désigne du doigt. Il lui tend la liste des affaires qu'avec toi, tu emportes. Il tapote le
papier, souligne d'un coup d'ongle une ligne. Le regard de la jeune officier paraît se troubler. Elle reprend ton sac ; sans dire mot, elle le fouille, presque délicatement, dirait-on. Au bout
d'un instant, elle en tire un livre. Sa main tremble légèrement. Elle ne peut s'empêcher d'en murmurer le titre "Poèmes d'ombres et de lumières" ; elle lit ton nom. Elle retourne le livre, voit
la photo de ton visage, lève les yeux vers toi :
- Kesiel Roustamovitch Youssoupov, dit-elle.
Tu ne dis rien. Tu hoches simplement la tête. D'un geste sec elle renvoie ses deux
acolytes qui s'éloignent sans rien dire. Elle se retourne vers toi, te regarde. Ses yeux te vrillent. Elle reste silencieuse un instant, puis d'une voix soudain trop calme elle te dit
:
- Je suis officier des douanes mais je continue mes études à l'université. J'étudie la
littérature et la poésie des républiques d'Asie Centrale. Je suis née à Douchambé. Tu la regardes attentivement. Eurasiate, cheveux noirs en chignon, longs sans aucun doute, yeux vert foncé, aux
lignes fines, allongées. Elle est si belle.
- C'est donc vrai, ce que j'ai lu, Kesiel Roustamovitch, dit-elle. Vous avez choisi
l'exil ? Mais on vous respecte, on vous aime ici. Vous êtes un de nos grands...Tu secoues la tête, tu fais non de la main :
- Non, ce sont eux, ce sont eux qui l'ont choisi pour moi.
Un long instant, elle demeure silencieuse puis calmement, comme si elle te débitait une phrase de fonctionnaire, elle récite :
Sur l'allée où le sable brûle de tous ses ébènes
les traces de tes pas rediront ton absence (1)
Elle se tait. D'un geste brusque, elle te tend le livre, pose ton passeport sur son pupitre, le tamponne, appose un autre tampon sur la liste de tes effets
:
- Allez, Kesiel Roustamovitch, allez ! crie-t-elle, puis à voix très basse elle ajoute
:
-Sans rien dire, doucement, emportez un peu de moi, s'il vous plaît.
Tu hoches la tête. Tu prends un stylo-bille sur son pupitre, lui demande son nom et tu
écris cette dédicace dans ton livre :
"Peut-être suis-je ailleurs, mais c'est toujours ici que je vivrai, jamais très loin de toi." Tu refermes le livre et le lui tends :
-Gardez-le. Maintenant il est à vous, lui dis-tu. Où vous serez, toujours je serai un peu aussi."
Elle hoche la tête puis elle se redresse, te montre tes bagages et te dis d'une voix
forte et ferme :
-Passez, camarade ! Et tout bas, frôlant ta main qui tout à coup frissonne, elle murmure
:
- les traces de tes pas...Elle s'interrompt. Non, dit-elle -les traces de
tes mots rediront ton absence. Que Dieu te protège Kesiel Roustamovitch. Que Dieu te protège !
Ta gorge est sèche. Tu ne peux pas lui répondre. Tu pousses la petite barrière. Ton sac
soudain te paraît lourd, si lourd. Vos regards une dernière fois se croisent. Lentement, tu t'éloignes. Tu te diriges vers le guichet de la police des frontières. Le garde-frontière tamponne ton
passeport en ricanant :
-Encore un imbécile qui va se faire bouffer par les capitalistes. Passe, connard
!
Tu trouves la salle d'attente pour le vol de Paris. Tu t'assois. Tes poings sont durs,
fermés, serrés. Lentement tu les ouvres. Tu poses les mains à plat sur tes genoux. Sans remuer les lèvres, en toi tu murmures :
les traces de mes mots rediront mon absence
Tu redresses le torse. Tu respires à fond. Puis, enfin, enfin, tu
souris.
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