Tu t'es étonné, mon cher Jaden, de mon appel inattendu à ton hôtel et de mon insistance à t'envoyer récupérer à l'agence de l'American Express une lettre que je t' y avais adressée - celle-ci. Tu m'as bien sûr demandé :
- Mais pourquoi n'utilises-tu pas comme d'habitude le service de la Valise ?
et ma réponse péremptoire :
- Vas-y et tu comprendras ! t'a soufflé et quelque peu agacé,
je l'ai bien senti. Tu n'es pas toujours drôle, mon ami...
Alors, voici. Il ne sera pas dit, Jaden, que j'aurai laissé Vincent Mograis le culturel en poste dans le beau pays où tu te trouves, passer son temps à se tourner les pouces, à fomenter quelque sale coup et à se préoccuper exclusivement de concevoir la meilleure stratégie pour obtenir à coup sûr et sans le moindre risque le poste important qu'il convoite.
Au cours d'une de ces mondanités qu'il adore, notre bon Pierre Segard qui sait tout sur tout le monde a été alerté par une indiscrétion d'un membre du Cabinet et connaissant notre amitié a tenu à m'avertir de ce qui se tramait contre toi et de se qui se préparait à Rome.
Après avoir lu la note confidentielle que j'ai jointe à cette lettre, tu sais maintenant ce que Mograis avait tenté, par vaine jalousie, pour t'écarter des colloques et conférences qui vont se tenir dans les jours qui viennent en Afrique du Sud et dont tu es un des invités d'horreur...Oops ! d'honneur, veux-je dire ! Et tu sais comment il a pu, au dernier moment, être contré.
Après toutes les embrouilles qu'il a également causées dans ses deux postes précédents, le Département le tient à l'œil. Sans pour autant lever le petit doigt. Les amitiés élyséennes, même si elles remontent à un monarque précédent ne perdent guère de leur pouvoir de nuisance. A peine a-t-il été l'objet, au détour d'un couloir, d'une discrète remontrance murmurée par un vice-sous-chef de la sous-direction des affaires culturelles...
Pour éviter de le retrouver à Rome avec lui, Jean de Seighne de Raigaret, notre bon ambassadeur, - qu'Iliannah, un jour pour le taquiner avait surnommé Son Excellence "Von und Zu"-, et qui savoure à l'avance sa dernière nomination avant son départ en retraite et ne tient pas à s'énerver contre ce "piètre collaborateur" comme il le désigne dans le langage fleuri du Quai, a accepté, avec un amusement teinté d'une très légère désapprobation distinguée, de se prêter à mon stratagème. Il n'a toutefois pas souhaité en connaître tous les détails :
- Faite à votre guise, mon cher, faite, mais restez sur vos
gardes, n'a-t-il pas manqué d'ajouter.
Lorsque ma lettre et le petit colis qui l'accompagne arriveront à l'ambassade, notre conseiller culturel réfléchira au meilleur moyen de te les remettre sans trop se déjuger. La mention "à ne remettre qu'en mains propres" l'asticotera à merveille et ne pourra qu'exciter sa curiosité. Tu sais comme moi que les moyens sont nombreux d'ouvrir ces petites choses sans laisser grande trace. Tu te doutes bien que ce petit paquet n'est pas complètement innocent. Farce de collégien au service d'une grande cause, mon bon Jaden.
Connaissant bien le directeur du service de la valise à Paris et après le coup de fil promis de l'ambassadeur de Seighne, j'ai pu m'assurer que cet envoi serait expédié sans avoir été ouvert par les fouineurs sécuritaires habituels. Le directeur était hilare quand je lui ai expliqué ce dont il s'agissait et il s'est volontiers prêté à ma petite farce.
- On ne s'amuse guère dans ce service, mon cher ami, m'a-t-il confié. Mais avec vous les gens de théâtre...Ah ! Molière l'éternel...Je te passe la suite.
Je ne t'en dirai d'ailleurs pas plus. Attends-toi à un appel
de l'ambassadeur ou plus probablement du 1er conseiller. A moins que Mograis lui-même...mais j'en doute !
Permets-moi pour une fois de mettre un peu de mystère et de légèreté
dans ma correspondance. Crois bien que ces temps-ci j'en aie grand besoin.
Prends grand soin de toi, mon ami.
Affectueusement, je t'embrasse
Awen
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