
Bonsoir Awen,
Loin de toute voie
postale, je t’écris par courriel. Un improbable et mystérieux satellite emportera cette missive vers toi.
Voici cinq jours, juste avant de quitter Le Cap, le fin mot des péripéties de Mograis m'a été
révélé. Tu es vraiment un gamin, mais tu m'as rendu un beau service, mon ami !
Le temps que disparaisse le produit dont ses mains sont
couvertes, il devra porter une paire de gants. La teinture a permis de dévoiler ses incessantes manigances. Il a été convoqué par l'ambassadeur, morigéné de belle façon et prié de demander sa
mutation au prochain mouvement. Ses protestations n'ont eu aucun effet. Il a toutes les chances de se retrouver à Oulan-Bator, lieu magnifique s’il en est, mais loin de ses intérêts et de ses
préoccupations carriéristes. Ou, pire, dans quelque sombre bureau du Département où il moisira tranquillement.
Un appel de l’ambassadeur de Seighne me demandant de postuler pour Rome m'a ravi. Au téléphone, notre ami était aussi rigolard que
son rang le lui permettait. Il gloussait littéralement. Les fonctions officielles ne me conviennent guère mais la perspective de résider à Rome, de lancer quelques projets un peu fou, d'organiser
expositions, rétrospectives cinématographiques et colloques, de mettre quelque effervescence dans le paysage romain, ça me va ! Tu n'en seras pas absent. J’ai
déjà pu consulter sur le site du ministère quelques-uns des dossiers et les échanges dans ton domaine de prédilection y sont inscrits, noir sur blanc ! Quelques
représentations ségardesques et aweniennes apporteront du piment dans ces relations culturelles bipartites, toujours si fades et prudentes. Tu ne défileras pas, au
moins ?
Le voyage vers « la Tête de l’herbe » n’en finit pas. J’ai pris l’avion jusqu’à Ouagadougou au Burkina. De là, le périple se poursuit en 4 x 4. C’est folie. Le guide malien, d’origine Peul est surexcité, il ne cesse de presser le chauffeur qui prend des risques insensés. Nous devrions arriver en fin d’après midi dans cette région soudano-sahélienne que les Peuls appellent « Hoore Fud’o » la Tête de l’herbe. Puissions-nous y trouver le même bonheur que leur bétail pour qui ces étendues herbeuses sont un paradis. Les rencontres avec les patrouilles militaires ne sont guère encourageantes. La région vers laquelle nous nous dirigeons est aurifère et les Occidentaux qui s’en approchent ne sont pas les bienvenus. Les autorités, éminemment suspicieuses, se méfient. La voiture est systématiquement fouillée. On se croirait à l’époque de la ruée vers l’or. St Pierre, à la porte de son paradis, doit être un interlocuteur plus avenant, plus prévenant, moins sévère. L’incessante distribution de bakchichs est éprouvante. Le chauffeur négocie, le guide se terre et moi je me tais.
Avant-hier, le survol de l’Angola m’a rappelé les discours fumeux d’Orlando. De l’avion, un Antonov qui volait furieusement bas, le pays semblait encore jonché de ruines et les villages paraissaient déserts pour la plupart.
Tu me manques, mon ami. C’est en ta compagnie, qu’il m’aurait fallu entreprendre ce voyage. Ces paysages survolés, ces étranges contrées traversées t’auraient rempli de joie et t’auraient apaisé.
Je t’en dirai plus à notre arrivée, si jamais nous arrivons.
Je t’embrasse,
Jaden