
Prague, photo de l'auteur
Le Tupolev a décollé. Depuis une demi-heure il survole la Russie. Il s'enfonce vers le Sud-Ouest. Entre les nuages, tu devines des terres,
des champs, les méandres d'un fleuve. Cette terre c'est la tienne qu'avant des années tu risques de ne pas revoir.
Une mélodie retentit précédant une annonce en russe puis en français : "Camarades, Passagères, passagers ! Ce vol Aéroflot porte désormais le nom de "Drujba
Narodov" (1) Il va exceptionnellement se détourner de son trajet habituel pour déposer des officiers de notre vaillante
armée à Prague. Ils viennent y apporter assistance et amitié à notre frère, le grand people tchécoslovaque et à ses dirigeants. Vive l'amitié soviéto-tchécoslovaque ! C'est un
moment historique dont vous aurez l'honneur d'être témoins, Camarades passagers."
Tu te raidis dans ton siège. Tu tires de ta poche, ton carnet à spirales et écris ces quelques mots :
"15 août. Les peuples se débattent sous les regards obscènes, maladroits, de leurs assassins. L'amitié jamais ne porte d'uniforme. Comme l'amour elle est nue."
Te viennent alors les premiers vers de ce poème qui devint si célèbre :
Rues, rues de Prague,
le sang de vos carpes festives se dessèche
rues, rues de Prague,
la messe de Ryba ne sèche plus vos larmes
rues, rues de Prague,
dans votre sang meurtri et libre
se noieront vos assassins
Prague, tu ne pries plus
maintenant tu te bats
les sculptures de tes saints et de tes dieux baroques
qui sur tes anciens ponts,
éternels se dressaient
s'effacent, s'agenouillent
dissimulent leur visage...
Tu as compris. L'armée soviétique se prépare. Elle va intervenir. Toi tu te diriges vers Paris. Tu ne seras témoin de rien. Comment pourrais-tu l'être
?
Après l'atterrissage à Prague, l'hymne soviétique a retenti dans la carlingue. Il a fallu se lever, se tenir debout, maladroitement accroché aux dossiers des
sièges, se taire. Les passagers français, des syndicalistes officiellement invités, sont béats d'enthousiasme ; au garde-à-vous, le poing levé.
Les tiens sont serrés. Puis à la fin de l'hymne, un instant de silence. Ensuite, par le haut-parleur on entend quelques mots prononcés à voix basse en russe.
On sent une gêne, puis quelques rires. Le micro est brusquement coupé. Tu as bien compris. L'équipage voulait diffuser l'hymne tchécoslovaque après l'hymne soviétique mais ils ne le
trouvent pas et à la remarque de l'un d'entre eux que de toute façon il n'y aura bientôt plus d'hymne tchécoslovaque, ils échangent quelques rires.
Les passagers soviétiques attendent de pouvoir sortir de l'avion pour admirer l'accueil officiel réservé à leurs compatriotes et aussi
profiter des détaxes aéroportuaires, mais la chef de cabine demande le silence, précise que sans visa ou autorisation officielle personne ne pourra débarquer dans l'aéroport et annonce que
de toute manière, le décollage est prévu dans vingt minutes.
Les officiels quittent la cabine sous des applaudissements nourris.
Tu te rassois. Tu es très pâle. Tu refermes ton carnet à spirales. Un vieil homme assis près de toi pleure. Ses mains tremblent. Vos
regards se croisent où tout se dit.
Les rotors sont lancés. Le Tupolev décolle. Paris toujours t'attend à l'autre bout du ciel.
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(1) Amitié entre les peuples
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