Que toutes les bénédictions possibles se déversent sans mal sur ta tête, Judith...
Alors que je m'enfonce dans l'Afrique subsaharienne vers ce lieu que depuis qu'il a eu connaissance de la sagesse des Peuhls, Awen appelle désormais "la Tête de
l'Herbe", c'est à toi que je veux dédier cette étrange trouvaille faite voici quelques semaines déjà sur les rivages incertains de notre Oued favori.
Ce visage semblait attendre que quelqu'un vint enfin le reconnaître et le saluer. Les salamalecs d'usage prononcés, je te l'assure, avec le plus grand
respect
- Que la paix, ô visage de pierre parmi les pierres, descende sur toi, sur tes ancêtres et tes descendants !
je m'empressai de le photographier avant de le ramasser, de l'envelopper dans ce foulard aux teintes chaudes qu'un jour tu m'offris et de l'enfourner avec mille
précautions dans mon sac aux malices.
Quittant les rives de l'Oued, je n'ai pu m'empêcher de remonter vers la demeure du Rhoued. Je n'ai fait que la contempler, à bonne distance, pour tenir
ma promesse envers Awen. Mais comment une distance peut-elle être bonne qui s'étale et s'étire entre les exclus que nous sommes devenus et le jardin qui nous est, peut-être, à jamais
clos ?
En restant à l'écart, c'est plutôt à Iliannah que je dédiais cette distance ; c'est à elle que je songeais, elle qui quelques mois plus tôt m'avait un
jour murmuré en souriant
- Iliannah de Rhoued...dis-moi Jaden, ça sonne bien n'est ce pas ? Mais Iliannah sans Rhoued, sans doute se mourrait, avait-elle ajouté.
Son "sans doute" je l'ai transformé en "cent doutes" dans une petite carte envoyée à Awen, juste avant de continuer mon périple vers le grand Sud.
Formule apotropaïque, penseras-tu, plutôt que simple jeu de mot ? Tu n'as pas tort, j'imagine.
Il me fallait traverser le Sahara par les pistes anciennes, difficilement retrouvées, auxquelles je tenais et mes exigences ont agacé et énervé les guides, comme toujours
imposés.
Je voulais que ce passage me donne et me prenne du temps... Ambivalente formule que les Peuhls apprécieraient, dirait Awen. Ce long voyage m'en a donc
donné et me le donnant il m'en a pris jusqu'à plus soif. Il me semblait certains soirs sentir la pierre vibrer au fond de ma besace. Tu le sais, Judith, le Petit Prince n'est jamais loin
:
- Dessine-moi une tête de chair, me disait la tête de pierre...
Enfin arrivé à Djenné d'où je t'écris aujourd'hui, j'ai pu accomplir les gestes techniques nécessaires et cette photo et cette lettre vont à l'instant t'être envoyées.
Je respecte, comme il se doit les consignes que tu nous as, à tous, imposées. M'en sauras-tu gré ? M'en voudras-tu ? Ton "Il n'y a pas d'urgence qui tienne" ne s'oublie pas
aisément. Cette missive prendra donc son temps et ses heures de vol avant que de te parvenir.
Si tu souhaites me répondre, écris-moi par la valise en Afrique du Sud. Le conseiller culturel qui s'efforcera de m'accueillir poliment ne manquera sûrement pas de me la
transmettre avec toute l'onctuosité nécessaire. Je resterai une dizaine de jours au Cap avant de remonter vers la Tête de l'Herbe !
Ton foulard, noué de nouveau, sans cesse me redit ton empreinte.
Que Papa Freud et Lacan son beau-fils te gardent en paix ! Ton esprit sain sans peine complètera l'inévitable Trinité.
Baiser brûlants
Jaden
Derniers Commentaires