Dimanche 20 septembre 2009 7 20 /09 /2009 17:27

        - Ouf, Manuela ! Ouf !

    Enfin extraite de mon cabinet, abstraite avais-je envie d'écrire. Mais cette épithète ne conviendrait ni à toi (quoiqu'en disent tes pédants critiques) ni à moi qui journellement navigue dans les stades les plus concrets de ces petites enfances qui s'amoncellent en strates sur mon canapé "divinatoire" comme l'avait surnommé Ili.

    Crois-moi, rien n'y fait. Matin et soir, j'ai beau tapoter ce canapé, le petit nuage blanc, tout épais de fantasmes s'y accroche ; un vrai Magritte, tiens ! Tu l'aimes bien celui-là, n'est ce pas Manuela ?

    Pour en quelque sorte compenser les retards de certains de mes analysants, je suis arrivée bien en avance à la gare de Lyon. Le train qui va m'emmener voir Awen à La Hère n'est pas encore en gare. Sans doute n'est-il même pas encore formé. Tu vois, j'ai du mal à prendre mes distances avec mes journées et mes mots de travail.
   
    C'est aussi pour me réconforter que je t'écris ces quelques lignes. Si je vois souvent Awen, trop peu à son goût, et sans doute aussi au mien, c'est toujours à Paris, à Montorgueuil ou dans le petit restaurant près de la Place Victor Hugo. Aujourd'hui, ce sera la première fois que je retournerai à La Hère depuis qu'Ili n'y est plus.
Tu "n'es pas sans remarquer" (j'aime bien ces incorrections linguistiques qui, l'air de rien, en remettent une couche) tu auras donc noté  que je n'écris ni ne prononce plus son nom en entier...

     Dans ce buffet du "Train Bleu" alors qu'en t'écrivant je sirote mon habituel thé blanc, personne ne prend garde à moi. Je me sens enfin présente pourtant mais, j'ai beau agiter les bracelets qu'Awen avait pu trouver grâce à Djamel et faire tintinabuler le superbe bijou que tu m'as offert, attaché tout à l'heure à mon cou en ton honneur, en prévision de cette lettre que je t'écris, personne ne me remarque si ce n'est Victor, le bienveillant maître d'hôtel. Comme toujours, depuis qu'un de ses clients qui m'avait reconnue après une émission sur Arte était venu me débiter les bêtises sucrées d'usage, en me voyant entrer il ne manque pas de saluer mon arrivée avec sa dignité coutumière d'un :

      - Mes respects Madame Desserre. C'est un honneur de vous accueillir. Gérard ! La Huit pour Mme Desserre.

   C'était fastoche de me refiler ma table préférée. Il n'y a personne en cette fin d'après midi. Mais ça m'a quand même fait ronronner de plaisir !

   T'écrire, ma belle, me remonte. Et puis voilà, laisse-moi en venir à la raison de ma lettre. Awen n'a pas manqué de me dire qu'il avait reçu une lettre de toi. Son désir de m'en parler était si fort que plusieurs fois il a bien failli rompre notre pacte et m'envoyer ses invraisemblables courriels. Tu sais que nous nous sommes interdits d'utiliser cette facilité trop banale... Et donc, mon H.S.Q. s'est en trois jours rempli de billets brûlants que j'ai laissé précautionneusement tiédir puis s'éteindre -comme braises argentées- parfumées de son impatience.

    Puis j'ai craint qu'un analysant ne tire le petit livre qui, ventru, se détachait de la rangée des autres. Tu sais que je les laisse feuilleter ces ouvrages dans ma "salle aux attentes" et je ne voulais pas que l'un d'entre eux lise l'embarrassante et pressante prose d'Awen. Alors, sans même lire ses billets, je l'ai appelé. Il s'est étranglé de surprise puis, quand il a eu repris ses esprits, il a tenu à me lire toute ta lettre et à en faire un commentaire ligne à ligne. Bref ! Je sais tout - j'allais dire de toi ; disons plutôt de ce qu'il imagine de toi et de l'admiration qu'il te porte. T'admirer ? Ce n'est guère difficile ; t'aimer non plus, d'ailleurs...Ce qu'il voulait et ne voulait pas me dire, c'était l'agonie d'Anti que tu lui annonçais, la souffrance qu'elle lui causait, la douleur de le savoir au-delà des paroles, déjà enfermé dans la boîte à-venir, en quelque sorte. Ta manière de conclure ta lettre par sa mort annoncée "Il ne le sait pas, mais elle l'a déjà emporté" le bouleversait tout comme elle m'a déchiré le coeur, Manuela.

    Pourtant, en l'apprenant, je n'ai pas pu retenir un sourire. Nerveux, me diras-tu ? Je n'en suis pas si sûre. Anti a tant manoeuvré, tant fourbi ses armes et aiguisé ses couteaux, tant poussé ses pions ce soir-là sans se soucier de ce qui pouvait advenir, de ce qui allait nécessairement advenir en son absence, que je ne crois pas, contrairement à Awen, à son innocence. Toi, tu ne m'en as jamais rien dit...

     Je suis persuadée qu'il connaissait ton attirance pour Ili et savait que tu saisirais l'occasion de la séduire si elle se présentait. Qui ne l'aurait fait ? Elle nous a toujours toutes et tous attirés, pas charnellement seulement mais ses gestes, ses mots, ses silences, ses sourires et, tout à coup, cet oracle qu'elle dévoilait, sa voix qui annonçait : 

        - Et maintenant nous allons jouer à la ronde des rêves"...

    Soudain, plus rien d'autre n'existait que ce qu'elle avait à l'instant évoqué, créé - sur le champ par nous tous accepté, sans rechigner, sans sourciller.

    Voilà, J'ai besoin de l'évoquer en t'écrivant et curieusement ce n'est pas son visage qui me revient en mémoire, c'est ton tableau, ce nu d'elle, un de tes rares travaux figuratifs.

         - Ah ! La nouvelle figuration" avait dit Jaden en le voyant. Pouf ! Tous nuls, sauf Nicolas de Staël et toi Manuela. 

    L'esquisse préparatoire que tu m'as offerte est maintenant dans mon cabinet, accrochée sur le mur contre lequel s'appuie mon divan. J'en fais mon beurre, si je puis dire, et mon babeurre mais cela mes analysants ne le savent pas. Et tandis que la grande baratte de l'inconscient tourne à plein régime en dessous de lui, je m'y repose l'oeil et ne suis pas si sûre que la clitoridienne que je suis ne sente pas se déclencher, à sa seule vue, de légères et bien plaisantes mouillures.

    Et tiens, puisque je suis en veine de confidences intimes (ne le sont-elles pas toutes ?), ce souvenir me fait encore penser à Ili nous faisant chanter un matin dans le pavillon de chasse d'Anti :

          - Marie, trempe ton pain, Marie trempe ton pain dans la soupe...

    Il me rappelle aussi Késiel qui, à nos éclats de rire, comprenait que du graveleux était sous-entendu, et voulait à tout prix comprendre ce qui se dissimulait sous cette contine apparemment innocente. 

    Allons! Le train est annoncé, formé, constitué. Il me faut te quitter : ça t'amusera de recevoir une enveloppe avec "le Train Bleu." Je vais demander à Victor d'y coller un timbre avec une de ces belles, vieilles locomotives à vapeur et de te la poster. Lire ton nom et ton adresse va le faire rougir d'orgueil.

    Vive les admirateurs !

     Je t'écrirai à mon retour. Prudemment mais tendrement, je t'embrasse,

                                      Judith

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