de l'architecture des
pentes
Ainsi ils sont rétifs tes comédiens, mon bel Awen de S. ? Eteints les électriciens, figés les porte-meubles, les machinistes et autres accessoiristes ? Citant
Chrysostome, Pierre Ségard ton damné auteur m'a autoritairement convoqué dans mon propre atelier :
- Plut à Dieu que vous voulussiez un peu supporter ma présence et ainsi m'éviter la mort.
Te rends-tu bien compte, Awen ? Ce fieffé théâtreux m'a imparfait-du-subjonctivisée et mal à propos, qui plus est ! Je le reçus, il s'épancha. Je n'en finis pas d'éponger ses pleurs
sur mon carrelage qui en a vu d'autres et de pires, je te l'accorde. Enfin, je te l'ai calmé, le vautour. Mei-Feng et toi vous me devez un de ces somptueux plateaux de gâteries improbables du
grand Pierre Hermé. En voici un qui fait plus agréablement passer les messages que son ancêtre pluriel quoi qu'avec, je te l'accorde, plus de chichis ! Ah ! la douce amertume jamais égalée des
fondants et des couleurs ...
Comme toujours, je lance mes coups de couteaux sur mes fonds de toile qui jamais ne me satisfont. Non seulement tous mes cheveux seront blancs mais par touffes je les aurai arrachés
avant de comprendre l'ordre qui régit ce lieu que l'on dit de toile. Ca devrait être immobile et fixe ce tissu solidement cloué à son châssis, comme Christ en croix. Mais il est vrai, me diras-tu
que Celui-là est bien arrivé à disparaître. Seulement pour trois petits jours, mon doux Awen et après avoir été décroché, dit-on. Oh ! Tu crois qu'ils ont suffit à refaire le monde ?
Le Croix-tu ... Moi, je n'en crois rien. Regarde le Greco : des siècles après, il s'interroge encore sur la couleur propre à peindre ce non-mort.
Voici dix jours, j'ai commencé une nouvelle toile d'un format difficile pour mon âge. Je n'ai pas la dextérité diabolique de Matisse qui maîtrisait son lointain pinceau
là-bas, tout au bout de sa perche. Alors, je me hisse péniblement sur l'escabeau et je promène mon regard, "le croisé, le perçant" comme tu dis, celui qui observe au delà de mes enchevêtrements
la fuite des lignes et pré-ordonne les surfaces qu'ensuite il me suggère. Ma muse, mon bel Awen, n'a pas la chair et le corps parfait que j'aurai souhaité. Elle est esprit, intuition volontaire
mais elle a de plus en plus de mal à ne pas s'enfoncer, à ne pas se noyer dans l'incessante mouvance de la toile, lieu de perdition, je te l'assure, de ma composition dernière.
Alors, perchée là-haut, je tente de me remémorer les touches prévues qui aboliront le doute et lanceront bien cette partie pour la mieux relier à
l'ensemble.
T'en souviens-tu ? Au bord de l'oued Sabïl, j'avais tenté de vous expliquer à tous deux l'épreuve qu'il me faut à chaque fois et toujours plus douloureusement
surmonter. Oui, le gigantesque puzzle s'élabore, oui, il se construit, se mesure à lui-même, se réjouit de ses frontières aux couleurs subtiles puis, quand tout semble stabilisé, équilibré,
harmonieux, le "regard croisé" m'interpelle :
- A 1,25 m verticalement, 87 centimètres horizontalement, sur 20 cm², rupture totale, déchirure, désaccord : Mélange de Zao-Wou-Ki et d'Estève. Pourquoi ? Citations
déplacées dans cet espace qui t'est propre. Repens-toi ! Reprends-toi ! Repeins ! Désachève, suspends l'ultime coup de couteau...
Et vogue la galère !
Mon corps est vieux, Awen, et il a déjà tant donné. Non, ne hausse pas les sourcils, je te prie. N'assombris pas ton regard. Je ne fus que de passage, je ne fus qu'un instant,
un tumultueux et merveilleux corps à corps dans la suite des jours d'Iliannah. D'ailleurs, ne revint-elle pas à toi pour mieux se départir ?
Parfois, je crois en savoir plus sur les lauzes qui, comme toi, m'obsèdent, dont en vain je tente d'évoquer les nuances sur cette toile au fond mouvant. La parabole
inédite de l'Estran et du Peintre reste encore à écrire ou à peindre. Késiel, je n'en doute pas, en ferait un beau poème et Judith un cas propice à de bien longues séances sur son divan
divinatoire.
"Villes éteintes" : Iliannah avait su trouver le titre juste, avant vous tous, avant même notre brillant Jaden, avant toi-même Awen pour qui tous les âges de mes toiles
sont pourtant si familiers. T'en souviens-tu encore ? Je n'avais pu qu'écrire ce titre à l'instant même où elle me l'offrait, sur le revers de la toile. Tout de suite, d'un geste brusque, je
l'avais retournée mais peut-être avais-tu senti que m'effleurait le désir de l'inscrire en diagonale sur son avers même.
Plus tard, bien plus tard, j'ai tenté de composer une petite toile rien qu'avec ces deux mots qui en valaient bien trois - dualité expiatoire de la Trinité, n'est ce pas ? Mais
je ne suis ni Michaux, ni Masson. Les lettres qui composent les mots ne sont pas mes compagnes. Terminée, ma composition tenait plus d'un Dufy délicatement décoratif auquel on aurait tenté
d'imposer la mathématique abstraite d'un Opalka ! Le résultat fut un hybride non viable. Il git, retourné, contre un mur. Va savoir lequel !
Aujourd'hui, descendue de mon escabeau, il me fallait te dire ma tendre affection mais aussi, je te l'avoue, m'assurer que je possédais la force nécessaire qui me
permettrait de t'écrire, d'aller au bout de cette missive, de te redire aussi que comme à toi elle "me manque du tout."
Permets-moi une légèreté pour voiler la peine. Je ne peux qu'approuver Judith qui un jour me conta sa détestation de l'essayiste à la tour d'ivoire. Que veux-tu, nous les
peintres, nous sommes des êtres simples ; notre pinceau n'est qu'un faiseur de percepts comme le disait ton subtil Deleuze. Ai-je bien retenu ta leçon ?
Ecris-moi, je te prie. Raconte-moi tes comédiens, parle-moi de notre temps, de notre vie qui passe. J'oubliais : Anti s'est réfugié dans l'aphasie, dans le
silence, sans plus de rrrrr. Il attend, le regard vide que la mort l'emporte.
A toi, je peux le dire : Il ne le sait pas, mais elle l'a déjà emporté.
Je t'embrasse,
Manuela
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