Vendredi 4 septembre 2009 5 04 /09 /2009 17:17


à Iliannah de S.
Domaine du Rhoued
Province du Sabîl
Royaume du Maroc 

    
Ceci, Iliannah bienaimée, est la sixième lettre que je t'adresse. 

     Cinq furent écrites et réécrites, lues et relues, faites et défaites. Chacune engendra une souffrance, provoqua une crise. Je suis toujours mécontent de mon écriture, de la forme, de l'apparence même des lettres qui la composent, désordonnées par l'alphabet latin, si revêche et inapte à porter l'épaisseur de mes pensées, les appauvrissant, les menant irrémédiablement vers la tiédeur et le silence comme lors de cette nuit d'août où la retransmission télévisée du concert de B. avait été rendue inaudible par quelque défaillance technique, où le ballet sinueux des archets et les érections des cuivres s'étaient faits danse silencieuse et syncopée. T'en souviens-tu, Iliannah bienaimée ?

     Oui, cinq lettres furent écrites. Les quatre premières déchirées. A l'instant confiée à la boîte aux lettres, la cinquième provoqua imprécations et désespoir jusqu'à ce que vint le rire libérateur.

     A peine m'étais-je résolu à la glisser dans ce que tu nommais avec ta gracieuse ironie coutumière "l'origine du mot" qu'une panique incontrôlable s'était emparée de moi. M'étant persuadé que je n'avais pas rédigé ton adresse -ma mémoire me renvoyant l'image d'une enveloppe immaculée et partant fautive- je m'étais mis à attendre en trépignant le passage du facteur chargé de relever le courrier.

     En France, comme tu le sais, depuis l'aéropostale et Guynemer, le courrier c'est sacré. Posté, il est protégé, mieux encore peut-être que les valises diplomatiques, objet de toutes les curiosités et des convoitises les plus rusées. Il est intouchable, imprenable si ce n'est par des mains justement ointes par le plus solennel des sacrements bureaucratiques.

     La fourgonnette jaune s'arrêta. La préposée en descendit qui, soudain confrontée à mon emportement nerveux, se crut en danger. Elle fit  cependant preuve d'un courage où l'abnégation se mêla, sans doute, à la perspective d'avoir une belle histoire à raconter à son retour de croisade. Mes explications embrouillées firent bientôt place à des exhortations de plus en plus empressées. En vain. Elle avait déjà ramassé son butin, lorsque soudain je fondis en larmes.

     La stupeur l'immobilisa. La croisée se trouva désarçonnée par le mécréant effondré. Elle m'écouta. Entre deux sanglots je parvins à m'expliquer. Oui Iliannah, Hermès au petit pied m'écoutait. Je lui décrivis la forme, la couleur, la texture de l'enveloppe, lui assurais qu'au verso j'avais indiqué mon nom et mon adresse ; je lui tendis mon portefeuille pour qu'elle même y cherchât la preuve de mon identité. L'enveloppe fut trouvée, qu'elle tenait fermement. L'adresse y était parfaitement libellée, ton nom cependant n'y figurait pas. Je n'avais écrit que la particule "de" avant et après entourée du seul silence des mots manquants. Magnanime, elle m'offrit le choix de compléter à l'instant même le nom du destinataire ou de reprendre l'envoi. Te compléter, Iliannah...toi, la complétude même, ici soudain incomplète, devenue à compléter, toi dont l'absence et le silence mêmes jamais ne sauraient t'effacer...

     Un instant elle hésita, puis d'un geste un peu court elle me tendit l'enveloppe ; un rire libérateur nous emporta tous deux. Elle remonta dans la fourgonnette, me fit un signe de la main et bougeant la tête de gauche et de droite dans ce balancement indianisant que Judith imite si bien, elle s'éloigna, Hermès minimal dont le sourire qui déjà s'effaçait disait pour un instant encore la satisfaction d'avoir vécu avec une raisonnable dignité cette petite aventure.

     Toutes ces lignes ne sont-elles qu'évitement ? Ne t'ai-je donc écrit que pour te dire, te répéter, te psalmodier que je t'écrivais ?  Ces traces, ces lignes sur le papier vibrent de ma passion, tremblent à ton absence. Le masque de cire que j'ai façonné n'est-ce pas en vain qu'Awen tente de le recomposer ? N'as-tu pas emporté dans ta fuite silencieuse la pièce principale, la pierre de touche qui le sous-tend et en scellerait l'impossible reconstruction ? Je parle de ta chair si vive que mes mots évoquent avec tant de peine, de ton sourire qui frémissait alors sur la cire encore chaude, de la trace de tes doigts, du souvenir du jardin, de la terrasse du Rhoued, de ta voix, ô, ta voix qui lisait, qui disait mes poèmes...

     T'en souviens-tu mon Iliannah de jadis, toujours présente à ma mémoire blanche :

     Il n'est de ciel qui ne soit imploré
     Dont nos prières en vain attendent une réponse
     Il n'est de terre qui ne soit assoiffée
     Qui ne rêve de nos chairs pour qu'enfin elles s'y enfoncent

      - ô, mon beau Késiel dévoré, avais-tu, souriante, murmuré.

  Puis, tu t'étais moquée de mes rimes, de ma traduction maladroite et tu avais insisté pour que je te lise ces quatre vers en russe. Le russe, cette langue oppressante et tumultueuse qui roule et qui coule...et qu'au delà des tourments qu'imposaient à mon peuple ceux qui ne savaient que la vociférer, j'avais peu à peu, précautionneusement, su apprivoiser et aimer.

  Ces mots,  les revoici, je te les redonne. Puissent-ils être le talisman qui te fera revenir par les lauzes brûlantes vers la demeure du Rhoued. Mon amour les accompagne. Pourrons-nous un jour enfin nous qui t'aimons, de nouveau tendrement t'enlacer ?

 
                                                                Késiel

Transcription phonétique :

          Nét nébés, k kotorym by né vzyvali,

       Ot kotorykh nachy molitvy tchtchétno jdout otvéta.
         Nét zémli, kotoraia né byla by jajdouchtchéy,
         Kotoraia né vzdykhaét o nachykh télakh, tchtoby nakonéts-to oni v néio pogrouzilis.

 


         Нет небес, к которым бы не взывали,
        От которых, наши молитвы тщетно ждут овета.
        Нет земли, которая не была бы жаждущей,
        Которая не вздыхает о наших телах, чтобы наконец-то они в неё погрузились. (1)

 
      (1) traduction du poème en russe et transcription phonétique : Lilia Pavlova-Hassoun
 
     

 

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Commentaires

Un magnifique exercice d'humilité ... Les femmes adorent. Les hommes n'étudient pas assez leurs attitudes : ils sont beaux par hasard, presque sans s'en rendre compte ! Me permets-tu de montrer la transcription à l'un de mes neveux (21 ans) sans la phonétique évidemment.
Commentaire n°1 posté par Marie le 04/09/2009 à 19h59
Mais oui, bien sûr. Pour la petite histoire j'ai écrit le poème en français et ai demandé à Lilia (tu sais, je crois, que ma femme est d'origine russe et que c'est sa langue maternelle) de le traduire en russe de manière à ce que l'on puisse croire ce qu'en dit Iliannah !
Bisous
Paul
Réponse de Paul le 04/09/2009 à 20h21
Voilà quelques nuits que je viens visiter votre site, sans vraiment oser le commentaire...
Je suis impressionnée par la richesse de ce monde romancé, la qualité de ses lettres, et le savoir de l'auteur ...
Quel plaisir de lire en silence !
Bonne soirée,
Commentaire n°2 posté par Lola le 05/09/2009 à 01h19
Merci, chère Lola, de votre indulgent commentaire. Je souhaite que les interrogations et les questionnements de ces personnages ne troublent pas votre repos autant que parfois ils perturbent le mien... Ils sont têtus, ces êtres-là qui s'efforcent de vous emmener où ils le veulent.  J'imagine que le silence de leur auteur les effraie ! Excellente fin de semaine !
Je reviens sur ma réponse pour ajouter que souvent je tente de laisser un commentaire sur votre blog mais que ça ne semble pas "prendre." Les recevez-vous ? Je viens juste ce samedi 5 à 14h45 d'essayer mais j'ai encore une fois l'impression qu'il n'a pas été enregistré !
Réponse de Paul le 05/09/2009 à 11h04
Bonjour,
Rassurez-vous, vos personnages sont simplement de bonne compagnie quand l'insomnie guette ^^
Pour les commentaires,
Chose étrange, ce com, s'il passe enfin, est le troisième que je tente de déposer chez vous.
D'autre part, les commentaires des autres lecteurs passent sans problème sur mes feuilles;
À part les vôtres, qui parfois ont l'audace de se faufiler jusque sur ma page d'accueil, en jouant à cache-cache sous les articles...
Quelle histoire :)
J'ai pris l'initiative de mettre un lien de mon blog au vôtre, si vous souhaitez encore déposer un commentaire, essayez peut-être de ne pas y enregistrer l'adresse de votre site ?
Qui sait...
Je vous souhaite une bonne journée, une bonne continuation, et continue avec plaisir à suivre vos personnages et cette histoire tortueuse à souhait !
Commentaire n°3 posté par Lola le 17/09/2009 à 15h01
Chère Lola, Je suis désolé que mes commentaires se dérobent, se dissimulent et s'agrippent ainsi. Lorsque je tente de vous en envoyer un, je clique désespérément sur "publier" et rien ne se passe...Pour qu'ils fonctionnent normalement, il me semble qu'il faudrait en autoriser non seulement la publication mais également la "mise en page."
Merci du lien. Je vais tenter de faire de même avec vôtre site sur les  deux miens, tous deux maintenant hébergés par over-blog... ça risque d'être sportif ! Vous êtes également la seule avec laquelle ce problème advient. Bizarre, non ?
Mille mercis de vos appréciations, de votre patience et de votre fidélité
Réponse de Paul le 18/09/2009 à 12h13

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