Non, ce ne fut pas le vide du silence qui s’instaura. Rien ne fut dissous, ni la phrase d’accueil emportée. Simplement, pendant quelques minutes, le langage resta en retrait, disponible mais superflu.
Il arrive ainsi que les mots veuillent bondir, qu’ils intriguent et se disputent pour gagner le sonore. Nos pensées alors se chevauchent, s’emmêlent, s’entremêlent, agrippent leurs neurones, déjà vibrent d’impatience.
Il en fut autrement pour nous trois.
Nous regarder suffisait à dire, à redire, à se déprendre, se reprendre, à s’inquiéter, se rassurer.
Puis il y eut une certitude. Un pacte aux mille pages, aux innombrables codicilles fut paraphé et signé sans que rien n’eût à être transcrit ou proféré.
Des secondes ainsi gisent en nous, lourdes de bonheur ou de malheur, inutilisées, contractées qui soudain, à l’appel de nos sens, s’apprêtent à nous servir, accueillent l’amant, l’aimée, reçoivent l’agonisant. Fugace pourtant, le temps alors en l’instant même s’immobilise et se déploie multicolore et somptueux.
Ce fut à Iliannah que la parole d’abord revint :
- Tes Dires en Vain, sont magnifiques, Késiel mais nous allons devoir remuer et touiller ensemble dans la marmite des mots et des phrases
pour que tu puisses être publié dans notre trompeur paradis du ponant. Que dirais-tu de Dires Vains ? Ainsi tu jouerais sur les mots et les sons et répliquerais à la sombre Terre
vaine du bel Eliot ? Quant aux rustres censeurs des traductions, ils apprécieraient sûrement que, dès ton titre, tu admettes toi-même l’inutilité de tes textes.
Késiel avait éclaté de rire et l’instant d’après il grommelait en imitant la voix et les gestes d’un vieil homme sévère :
- Femme ! Ta beauté ne te suffit-elle donc pas ?
Voyant la perplexité d’Iliannah, il avait ajouté :
- Si tu étais née ici, un aîné n’aurait pas manqué de te rappeler tes obligations et t’aurait vertement morigénée pour ton manque de retenue.
Après un instant de silence, à voix basse, hochant la tête, il avait doucement ajouté : « Mon père, bien sûr ne t’aurait jamais dit cela, Iliannah. Mais tous deux vous savez ce qu’ils lui ont fait subir...
Une heure passa. Le ciel toujours brûlait. Nous avions englouti chachliks et manti puis, nous étant laissé convaincre par Késiel, nous avions décidé de repartir tous trois ensemble, de l’accompagner chez lui, sans plus nous soucier des pas furtifs ou des oreilles indiscrètes.
****
Plus d’une heure durant nous avons cheminé, bavardant et riant, reprenant haleine à l’ombre d’un chêne ou nous reposant sous le
feuillage à peine frémissant d’un peuplier argenté. Dans cette partie de l’Asie, l’automne n’atténue pas les couleurs. La chaleur qui tout l’été a craquelé et desséché la terre se retire
tardivement. Elle ne cède qu’à regret. Si en ville parfois, elle paraît relâcher son emprise, elle demeure tapie dans la poussière grise et beige des rues, dans les rigoles où l’eau basse est
brûlante, elle assomme le piéton imprudent qui, tête nue, traverse les larges avenues, trempe de sueur le mouchoir qu’utilise le vendeur de pastèques qui, d’un même geste, s’essuie le front et
fait briller ses fruits.
Ici, pourtant, personne ne lui en veut. Épaisse, lourde, cotonneuse, elle délivre les parfums, exhale leurs arômes, attise les rires des femmes et des hommes et fait scintiller les plis moirés des soies multicolores. Elle invite à cueillir, à se désaltérer, à sourire et peut-être à aimer.
****
Respectant le rythme lourd, l’amble calme de la ville nous devisions et nous marchions, certains que notre amitié, comme un talisman nous protégeait, oublieux de cet Azaziel moscovite si lointain qui s’arrachant au Maître et Marguerite, déjà tapi et aux aguets, n’attendait sans doute qu’un ordre pour fondre, lacérer et dévorer.
Avec de jolies illustrations qui ne gâtent rien.
Beauté vénéneuse des putrescences, si bien illustrée.
Et toujours, lové dans les replis des illusions de quiétude, le malheur guette.
Elle est étrange cette photo, n'est ce pas ? Un étrange personnage créé l'été dernier par la nature, mousse et lichens palpitant dans une flaque de bord de route...
Si je sais bien ce que mes personnages veulent devenir, je ne sais trop, à ce point du récit, ce qu'ils deviendront...
Mais voyez-vous, les personnages d'un roman en font un peu à leur tête.
Avez-vous regagné votre bel archipel ?
Bien amicalement à vous
Paul