Lettre X
Awen à Jaden
Bonjour Jaden,
Rompant le silence, ta carte de Marrakech me prend au dépourvu. Tu auras donc lu mes lettres relatant la soirée des Baux. Cette photo du théâtre royal en est-elle la sobre réponse ?
Je n’éprouve aucune méfiance envers toi, ni ne ressens de l’inquiétude. Un de mes « cent doutes » ne concerne pas la demeure du Rhoued. Jamais tu ne t’y aventureras sans moi. Trop de silence t’y accueillerait. Djamel serait d’ailleurs prompt à t’en interdire l’entrée.
Il m’écrit régulièrement, non seulement pour me rendre les comptes inhérents à son service d’intendance mais pour me décrire les moindres incidents qui nourrissent sa vie et celle de la demeure. Rencontres avec d’autres joueurs de foundou, comparaisons de leurs techniques, collations de mélodies, partages avec ses amis des souvenirs de nos rires, de nos silences anciens et de son indestructible espoir de tous nous revoir ; tous, Jaden...
Il me décrit les remuements, les craquements, les soubresauts de la vieille demeure. Je n’aurais jamais cru qu’il pût attacher tant d’importance aux objets qui décorent notre maison mais c’était ne pas tenir compte de sa ferveur pour Iliannah. Avec délicatesse et modestie, il a su peu à peu me faire comprendre que tout ce qu’il me décrivait, c’était elle qui, après avoir pris conseil auprès de lui lorsqu’il s’agissait des pièces d’art ancien de l’Atlas ou des travaux artisanaux de cette partie de l’Afrique, l’avait agencé, disposé, installé.
Iliannah, trop prévisible architecte de nos vies.
Mes rares apparitions au Rhoued sont lourdes de joie et de tristesse. A mon dernier voyage, j’en ai rapporté l’album « Mémorial Mezz Mezzrow »... Combien de fois cette dernière soirée avions-nous écouté Tommy’s blues, Jaden ? T’en souviens-tu ? Et West End blues ? Émotion sans doute un peu truquée car nous ne savions pas alors que Mezz Mezzrow était le fournisseur attitré en substances illicites des jazzmen noirs qui l’appréciaient davantage pour cette fonction-là que pour ses qualités de clarinettiste mais le savoir n’aurait guère atténué notre admiration et notre plaisir, n’est ce pas ?
Le soir de mon retour à La Hère, j’ai placé ce vinyle sur la platine et le bonheur, malgré tout, m’a de nouveau envahi, la musique figeant le temps, évoquant et répétant interminablement ces heures délicieuses comme dans cette séquence de l’Année dernière à Marienbad où la voix de Delphine Seyrig si semblable à la mélodie du shenaï nous transportait de bonheur.
Je t’écris et je regarde ta carte Jaden, je la regarde et je t’écris. Comment t’expliquer ce que
j’y cherche et n’y découvre pas : j’y vois quelques palmiers, un dôme, un triangle posé, des colonnes au dorique arabisant, je la tourne, la retourne comme dans ces énigmes enfantines où
polichinelle renversé se dissimule dans l’ombre d’un feuillage mais la révélation, la connaissance recherchées ne me viennent pas. Te souviens-tu de ce que disent les Peuhls du Mali ? Djamel
nous l’avait un soir conté :
- La connaissance, disent les Peuhls, est la seule richesse qui puisse être donnée et partir sans pour autant quitter celui qui la donne. Puis
Djamel avait longtemps hoché la tête.
Ce soir Jaden je t’imagine faisant route vers le grand Sud, celui-là que dans leur sagesse ces
mêmes Peuhls appellent la « Tête de l’Herbe.» Que ce long voyage t’y conduise, mon ami. Une fois arrivé au terme de ta route puisse la connaissance acquise t’aider à y
retrouver celle qui fut le « berger de nos âmes ».
Do take care ! Affectueusement, je t’embrasse Jaden,
Awen
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