l'homme bleu, peinture de Cyrille Hassoun
Sur
la table de marbre aux nervures sylvestres, son visage de cire, les traits éparpillés ne cesse de me narguer. Désassemblés, si lourds de leur longue
nuit, leurs morceaux semblent attendre les gestes de mes mains. De leurs creux, de leurs pleins ils dessinent impavides l’hiéroglyphique écriture qu’il me faut affronter.
Ce
matin, mes mains à la mémoire fébrile, de leurs gestes hypnotiques, comme en rêve s’y acharnent. Que de fois déjà elles s’efforcent
d’assembler -par intuitions éprouvantes - le profil de son visage, le dessin de son front, toujours
vaguement dissimulé sous les boucles de sa lourde chevelure. Si fragile, si fugace, chaque seconde de ces tentatives, m’est douleur et
bonheur.
Ce
matin-là, sur le masque achevé que lui tendait Késiel, les empreintes de sa main qu’elle avait fortement appuyée sur la cire, ressortirent – intailles insensées sur la ligne des lèvres. Je la
revois gravant de ses trois doigts le signe du silence, rappel étrange du rituel des vieux croyants, aujourd’hui défait sur la cire brisée que je m’efforce de
recomposer.
Une étrange conviction m’anime. Elle ne cesse de m’habiter. Si je réussissais à assembler les morceaux épars, recomposant le masque d’Iliannah elle ne manquerait pas à l’instant même de se tenir de nouveau près de moi.
Iliannah perdue qui fuyait sur l’estran, tout comme lui couverte, découverte, au visage tant aimé…
***
Ce
matin-là, nous avions tous trois décidé de choisir la balustrade Sud de la terrasse du Rhoued pour composer son portrait de cire. Késiel, architecte du four l’avait dressé contre l’enceinte
ancienne qui borde la demeure.
Il l’avait conçu comme ce four à pain dont des années plus tôt à Tachkent il nous montrait le fonctionnement. Nous
avions là-bas goûté les délicieuses lipioshka, dorées à point, que chaque jour pendant de longues années il avait coutume de
cuire dans le jardin de sa maison traditionnelle. Puis un jour, les services spéciaux ouzbèques avaient commencé à le harceler, le convoquant semaine après semaine jusqu’une nuit où,
sur l’ordre du ministère de l’Intérieur, une escouade commandée par un officier de sécurité était venue l’arrêter puis l’emprisonner. Poète subversif, subversif puisque poète, Késiel avait eu le tort d’accepter que ses poèmes fussent traduits puis publiés en Occident.
Nous
portions une lourde part de responsabilité dans la suite des événements qui l’avaient conduit en prison. Nous l’avions rencontré alors qu’Iliannah et moi cherchions à rassembler suffisamment de
données pour écrire une pièce qui, à la manière de Jean Genet, devait traiter des difficultés à faire œuvre libre sous un régime dictatorial. La raison avancée pour notre voyage auprès du service
des visas avait été notre souhait de partir sur les traces de Tamerlan en suivant la route de la soie à la recherche de tous les indices restant en cette fin du XXème siècle des traces de son
passage et de les recenser afin de les mieux faire connaître en France. Les autorisations nous avaient été accordées sans difficulté.
C’est
au cours de notre deuxième séjour à Tachkent que grâce au réseau efficace du Pen Club International nous avions fait la connaissance de Késiel et de quelques-uns des intellectuels et artistes
ouzbèques les plus actifs, membres de ce que nous appelions en plaisantant « la zone grise » en référence au Stalker de Tarkovski et au ton généralement peu optimiste de leurs
écrits.
Un
premier rendez-vous avait été fixé avec Késiel aux «Coupoles Bleues » restaurant alors à la mode, fréquenté le soir par la nomenklatura locale mais généralement vide aux heures les plus
chaudes de la journée. Une délicate fontaine dont l’eau artificiellement bleutée faisait écho au lapis-lazuli des coupoles surmontées d’un fin croissant doré, apportait un semblant de fraîcheur à
cette vaste allée à peine ombragée par de chétifs palmiers dont les palmes empoussiérées témoignaient de la sécheresse du climat et du peu
d’intérêt que leur portaient des équipes de jardiniers, pourtant visiblement désœuvrés, qui d’une lenteur calculée balayaient de leurs antiques vieniki, ces longs balais rustiques mais efficaces, les dalles disjointes du jardin du restaurant.
Le Pen
Club avait prévu les modalités de notre rencontre mais par précaution supplémentaire nous avions décidé que j’arriverai seul longtemps en avance et qu’Iliannah ne me rejoindrait qu’un peu plus
tard, désirant ainsi nous assurer que nous ne faisions l’objet d’aucune surveillance particulière et n’étions considérés que comme des touristes innocents, porteurs de ces devises étrangères
furieusement recherchées par les trafiquants de tout poil qui abordaient sans vergogne les touristes interloqués.
De la terrasse du restaurant qui dominait les jardins et une partie de l’avenue, j’avais pu voir Iliannah s’approcher seule, sans suiveur apparent. M’apercevant, elle avait comme convenu agité l’écharpe de soie moirée qu’elle avait achetée à grand prix la veille au musée des Arts Appliqués. Je lui avais fait signe des deux mains lui signalant aussi que tout allait bien. Un peu plus tard, un jeune homme était sorti de la salle du restaurant et s’était approché de nous.
Nous allions être confrontés pour la première fois au
sourire épanoui, aux grands yeux noirs de Késiel, ce jeune homme au charme irrésistible, mince, de taille moyenne, le visage encore poupin qui s’adressa à nous en un français impeccable :
- Iliannah, Awen, chercheurs de la soie, soyez les bienvenus dans mon purgatoire aux fleurs vénéneuses.
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