(Prométhée - peinture de Cyrille Hassoun)
Bonjour belle Jude,
Comment se portent les dit(h)s de Jude ces derniers jours ? As-tu lu mon court
message laissé hier dans ton H.S.Q. ? Nos vies parallèles, mon amie, s'entrecroisent comme les longues nattes noires de Mei-Feng. Il me faut tenter d’en démêler quelques-unes
des futilités avant d’en venir aux fatalités.
Ton téléphone portable, accoutumé à se prendre pour une huître de Marennes aux lèvres
fermement closes (pas d’interprétation scabreuse, chère Dr. J.) et notre commune décision de n’utiliser pour nous joindre les voies des messages
informatiques que si l’urgence est extrême me compliquent la vie à ravir...Quelle est d’ailleurs l’extrémité d’une urgence ou son bout qui, comme le disait Raymond Devos, possède lui-même,
de quelque manière qu’on le prenne, deux bouts inséparables ? Ravissante devineresse à la flottante mémoire aurais-tu quelque lumière
à ce propos ?
Ne m’est non plus d’aucun secours ton téléphone professionnel, lui qui inlassablement
intime la conviction de ton indéfectible intérêt pour l’appelant et lui propose divers recours mais surtout pas celui de laisser un message.
Quittant Montorgueuil tout à l’heure, exaspéré par la grève de nos comédiens et
machinistes dont on ne voit pas la fin, j’aspirais avant de prendre la route vers La Hère, à voir ton sourire. J’espérais aussi, plus prosaïquement, goûter à ce thé blanc dont tu me vantes tant
les subtilités et les nuances mais je craignais qu’à moins d’une défection éventuelle d’un patient tu ne restes injoignable.
J’ai donc tenté le diable du hasard et décidé une fois encore d’investir par surprise
ta citadelle freudienne. Mais si, Judith, je t’assure que ce buste de barbu qui surplombe le portail d’entrée de ton immeuble 1900 me fait irrésistiblement penser au père fondateur...Alors que tu
prétends n'y voir que l’architecte, auteur de l’immeuble, je maintiens que la coupe de la barbe et la légère déformation de la mâchoire ne permettent aucun doute. Et ce regard, mon
amie, ce regard...
Malgré tes dénégations moqueuses, je reste persuadé que ton choix de cette bâtisse
pour y installer ton cabinet a plus à voir avec ce vilain barbu qu’avec les courbes Art Nouveau des Sylphides qui, impudiques, s’accrochent péniblement à tes balcons et dont à loisir tu vantes le
charme et l’érotisme décadent.
Chacune de mes visites me le confirme : la porte de ton appartement est
admirable. Lourde, massive, brillante, au parme foncé, simplement ornée de la fine plaque de cuivre où tes seuls prénom et nom sont gravés ; elle inspire confiance et
respect.
Tirer sur la chevillette ayant fait cherré la bobinette, je pus entrer mais je fus
hélas, comme presque toujours, confronté aux habituels signes de ton occupation : l’ombre portée assise derrière la vitre aux carreaux multicolores de ta « pièce aux attentes » et le discret voyant allumé au dessus de la porte de ton cabinet, ta « salle aux
noms dits » comme les avaient surnommées Iliannah...
Il me fallut donc rebrousser chemin, te laissant comme à chaque fois un petit message glissé dans la bibliothèque de l’entrée, dans le tome II de l’Homme Sans Qualités que, selon nos conventions, je décalais pour que tu remarques mon passage. Ton silence me fait penser que tu n’as pas trouvé la réponse à l’énigme posée par ces deux mots « Sic tene ».
Accepterais-tu que le temps de cette grève nous assouplissions ces conventions pour te rendre plus aisément joignable ? Monter cette pièce de Pierre dont la force brechtienne s’exprime dans un langage claudélien est déjà une épreuve, mais devoir interrompre le fil des répétitions et perdre ainsi la fluidité du travail est pour moi encore plus navrant, plus éprouvant. Tu es habituée à ce genre de ruptures et d’absences mais si dans ta pratique elles ne concernent que toi, ton patient et son malêtre, dans la mienne elles engagent tout un monde que mon imagination voit soudain se muer en pantins ou robots désarticulés, qui ayant mutuellement remonté leurs ressorts se mettent à parcourir le plateau de scène dans tous les sens en proférant des inepties.
Un dernier mot. Il s’agit d’un de ces mots ou de quelques-unes de ces phrases que l’on griffonne en postscriptum d’une longue lettre et qui sont les seuls de quelque réelle
importance.
Voici. J’ai ouvert mon carnet moleskine, celui que tu connais. Depuis quelques
semaines, j’ai commencé à en révéler le contenu à Jaden.
Je ne peux, ni ne veux t’en dire plus ce soir, sinon qu’elle me manque du tout, Judith, elle nous manque du tout, n’est ce
pas, mon amie ?
Toutes tendresses,
Awen
Derniers Commentaires