Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /2009 13:12

           Tu t'avances, frôlant de tes pieds nus le sable où des plaques plus sombres dessinent leurs rhizomes...

           Au terme de la nuit,  tu t'étais levée, rejetant le long drap de lin noir dont les plis, dans la pâleur à peine ébauchée de l'aube, prolongeaient la perspective des dalles, en animant  l'immobilité de leur froissement , lumière noire sur lumière noire, échos accentués de l'immense tableau de Pierre Soulages qui ornait le mur Ouest de la "
salle des sommeils."

                                                                                 ******

            Trois ans plus tôt, découvrant cette demeure, tu avais donné nom à chaque pièce, transformant à jamais ce lieu aux espaces anonymes
.

      -
  Nommer, c'est donner corps, avais-tu dit. Nous mettrons ces noms, en lettres mélangées sur le visage intérieur des portes, à moins, avais-tu tout à coup proposé,
qu'on ne les répartisse dans différents lieux de la pièce, énigmes à reconstituer. Oui, c'est cela, inventons la danse, la tarentelle des consonnes et des voyelles. Nous poserons chaque lettre sur un petit support et les passagers de la maison devront en retrouver l'ordre. Des cartes unies de la couleur des murs de la pièce figureront les "entre-mots".

    Tu avais appelé ces énigmes à résoudre "le jeu des noms donnés" préfigurant le jeu de "la ronde des rêves" qu'un peu plus tard tu inventerais :

      - We'll baffle them, won't we ? avais-tu ajouté. Nous leur jouerons un tour en ajoutant notre signature à chaque jeu de lettres, juste les initiales de nos deux prénoms aux voyelles rimbaldiennes accordées.

      - Mais, avais-je proposé, nous ajouterons à ces deux voyelles un point en indice de leur différence, n'est ce pas ? 

  Tu avais gravement acquiescé et avais toutefois précisé : 

      -
  C'est beaucoup d'indulgence. 

              Après les avoir soigneusement vernies, nous avions utilisé des cartes d'abécédaires anciens, longues et étroites aux lettres dessinées, légèrement défraîchies et les avions disposé dans les pièces de la maison, nous disputant parfois sur les lieux à choisir.


                                                                                  ******


             Tu es levée, Iliannah. Tu avances sur les dalles, caresses de la main  le sofa où la nuit je te quitte. Tu frôles mon épaule :

       -  Tu ne dois pas savoir que je ne dors pas", murmures-tu.

  Danseuse silencieuse, tu t'éloignes.

     Maintenant revêtue de ta longue djellaba, tu traverses la terrasse du Rhoued, en descends les quelques marches et t'avances sur le sable.  Dans quelques instants tu auras rejeté ton lourd capuchon et j'aurai pu, une fois encore, admirer ton visage à l'improbable beauté.
              
              Est-ce moi qui, en cet instant déchire soudain la bobine du film figeant dans une délicate immobilité ta silhouette qui s'éloigne ? Ou bien est-ce toi qui, pour quelques précieuses secondes, interrompant tes gestes, te réjouis de cette pose que tu retiens, imitant à merveille celle d'Isadora Duncan dont tant de fois nous avons visionné la gestuelle désarticulée, hésitant toujours entre le rire provoqué par le rythme du vieux film aux curieuses saccades et l'émotion chaque fois renouvelée par la perfection de ce corps dont la suite des gestes dessine ses paroles ?

           
Iliannah, immobile tu t'éloignes, à l'aporie de la flèche, décuplée.

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