Mercredi 17 juin 2009 3 17 /06 /2009 15:30

LETTRE VIII

 

dessin de Cyrille Hassoun


Bonjour Jaden,

               J'aurai donc espéré une lettre de toi en vain. Mes remarques, mes reproches t'auraient-ils paru injustes ?  Ces lettres n'accusent pas ; elles interrogent. Je m'y interroge. Au-delà de mes certitudes, ce sont mes propres doutes que je tente de partager. Qu'ai-je vraiment décidé de te dévoiler ? N'oublie pas ce chemin qui monte et ce chemin qui descend, Jaden, n'oublie surtout pas ce chemin.

               Je suis toujours libre de mon temps mais peu libéré pour autant. Les nouvelles de Montorgueuil sont exaspérantes ; la grève, justifiée tant les conditions de travail des machinistes et des comédiens sont insatisfaisantes, est devenue épreuve de force incontrôlée. Chaque camp agit à la va-vite, cherche à manipuler l'opinion, avance des arguments contradictoires, les uns jalousant les conventions collectives des autres qui, à leur tour, se retranchent dans un corporatisme excessif. Ce qui n'est pour quelques jours encore qu'une gêne somme toute bienvenue, risque de se transformer en calamité ingérable tant les esprits se sont échauffés. Contre toute attente, Pierre a tenu parole. Il n'est intervenu dans les media qu'avec une modération digne d'éloge.

               Depuis deux jours, Tom et ses maquettes ont plongé Déraisons dans une atmosphère ouatée qui oscille entre le blanc cassé et l'ocre foncé et me voici empêtré dans ce moment instable où, partagé entre deux convictions contradictoires sur les moyens techniques à mettre en oeuvre pour au mieux servir le texte, je cherche maladroitement à dissiper mes doutes, m'efforçant d'obtenir des réponses simples à des questions concrètes. Mei-Feng, habituée à mes moments de flottement, à mes hésitations, sait comment me rassurer. Aujourd'hui, il lui faut, vérifier auprès du chef électricien si le dispositif qui contrôle projecteurs et poursuites peut assurer avec une fluidité convaincante les jeux de lumières qui créeront et matérialiseront les espaces où  les comédiens se déplaceront. Sinon, nous devrons concevoir un dispositif scénique tournant.

                     Mais toi, Jaden, tu sais à quel point la fluidité des lumières m'est plus chère que l'épaisseur de nos murs...

                  Avec cette grève, chaque appel téléphonique de Mei-Feng déclenche une cascade de protestations ; personne ne veut lui passer le chef. C'est un retour en arrière ; la même perplexité qu'il y a deux ans  lorsque Manuela, après avoir accepté avec enthousiasme de concevoir les jeux de couleurs des grandes tentures flottantes pour l'Apologie, avait soudain décidé que Tom devrait les remplacer par de hautes structures rigides, de ces sortes de claies verticales, gigantesques me forçant alors à concevoir une mise en espace  radicalement différente.

                   En lisant ces lignes, tu souris, n'est ce pas, Jaden. Oui, mon ami, je sais maintenant que l'idée de ce changement  de matériau qui s'était  révélé bénéfique, n'avait vu le jour qu'après les longues discussions qu'elle et toi aviez eu en compagnie d'Iliannah quelques jours après la soirée des Baux. Il y avait eu ensuite les courses folles de nos deux comparses au Marché St Pierre, commandant par rouleaux entiers des métrages de tissus et de lourdes bobines de fil qui allaient être travaillés, ou nattés, teintés ou peints puis enfin fixés sur les claies verticales et  les lattes de deux des trois grands caillebotis de fond de scène. Ce souvenir m'emporte, Jaden. Tu sais comme j'aime cet espace scénique,  formidable lieu chaque fois renouvelé, affranchi de toute limite aux yeux des spectateurs.

                   Dans ma dernière lettre, j'ai commencé la description des événements qui suivirent ton départ et  de l'arrogante attaque de Filippo cherchant à blesser Manuela, non seulement en critiquant son travail personnel mais plus encore en se gaussant de celui de ses amis Manessier et  Bissière.  De tout le groupe de Manuela, seul Ubac, ce soir-là,  avait eu droit à la mansuétude de Filippo mais je ne pouvais m'empêcher de penser que le livre de Maldiney dont un exemplaire lui avait été dédicacé grâce à ton entremise, était la cause de  cette indulgence fortuite.

               Filippo ce soir là avait d'autres intentions...

                      Filippo rompt l'engagement, se détourne, ouvre une bouteille de bière, boit, rote et parle de l'Angola. L'homme de guerre, toujours présent en lui, s'exprime avec calme et précision. Il décrit le ballet des fantassins :
      -  Géométrique, dit-il, ordonné par les sous-officiers présents bien sûr, mais, ajoute-t-il, ils ne font que s'approprier et retransmettre les ordres conçus et réfléchis par d'invisibles commandants, mercenaires de guerre sûrement agacés par ces combats au rabais, ridicules, sans panache, avec si peu de cadavres. 
 
  Filippo s'exprime comme si, dans cette guerre coloniale, lui l'homme de bât, avait eu rang de stratège, comme s'il avait pu admirer du haut de quelque colline l'ensemble de cette échauffourée précise. Sa péroraison brutale, articulée sur les théories de Mao-Tse-Dung et de Sun-Tse, teintée d'un vocabulaire à la Che Guevara ne retient guère mon attention.
            Je hausse les épaules, me détourne. Décontenancé par ce qu'il pense être du mépris, de l'incrédulité de ma part, Filippo se tait soudain, porte sa main à sa ceinture et décidé à en découdre, s'approche de moi menaçant.
              Manuela se lève, attrape Filippo par les épaules, le tire, le force à la suivre, l'entraîne dans quelques pas de danse, caricature silencieuse d'un tango chaloupé. Elle le fait tournoyer, se courbe à la renverse, redresse la tête puis soudain, de toutes ses forces s'écrie :
      - BOUM !  et lâche Filippo qui, se prêtant  au jeu, se tasse, s'écroule, cadavre exquis, sur le sol carrelé de l'atelier.
  Le visage tourné vers Iliannah, Manuela lentement se redresse, tend la poitrine, roule théâtralement des yeux, mime le silencieux relâchement de son corps, la vie qui la déprend, la mort qui s'en vient. Puis, charmante mourante, s'affaisse en lançant à Iliannah, subjuguée, un ultime regard qui bientôt s'éteint.

               Interloqué, Filippo se relève. Il hausse les épaules, se sert une tequila et va s'asseoir. Iliannah se lève, s'approche de Manuela, lui tend les bras, la relève, d'un doigt lui caresse les lèvres, la fait glisser jusqu'au sofa puis tendrement l'embrasse. Assises, serrées silencieusement l'une contre l'autre, elles boivent.

    Filippo les regarde. Il rit :

      - En Angola, dit-il, je buvais quarante bières par jour et puis au moins une bouteille d'eau de vie. Depuis que je vis en France j'absorbe  tous les jours cinq litres de vin et de nombreux alcools.  Pourtant, ajoute-t-il, je n'arrive jamais à me sentir libéré. Où est passée l'unité entre mon moi qui boit et mon moi profond, je n'en sais rien. Celui-là, j'ai sûrement dû le noyer, rigole-t-il.

              L'homosexualité que revendique Filippo est moins affirmée que celle d'Orlando. Iliannah vaguement l'attire, le séduit, l'intrigue. Sa silhouette androgyne le trouble tout comme toujours elle me trouble. Sans doute imagine-t-il en cet instant les relations qu'elle peut avoir avec Manuela car se tournant vers moi, son regard moqueur semble m'interroger. Brusquement il se détourne et d'un geste sans tendresse convoque Orlando près de lui.

                  Filippo aime jouer du bruit de cette guerre qui l'a baigné. Au long de ces quatre années de combat, le guerrier a grossi, s'est empâté :

      -   Avant d'arriver en Afrique, j'étais mince, a-t-il l'habitude de répéter. En Angola, j'ai pris vingt kilos.

  Epaisseur confortable, construite, accumulée entre son corps et les balles ? Cela est possible. Pourtant, Jaden, à chaque fois que je l'entendais raconter ses combats, me touchaient sa retenue, sa délicatesse, sentiments que l'on n'aurait pas attendus de sa part. Jamais il ne décrivait les corps à corps, les cris, les peurs qui tenaillent, les corps qui se cassent, les ultimes moments de terreur des esprits qui n'en finissent pas d'être.  Tu sais, Jaden, que comme toi il m'est arrivé de connaître cela. Mais, lorsque Filippo évoquait ces moments-là il se contentait de hocher la tête. Ce n'était pas la mort des hommes qu'il décrivait mais bien plutôt l'invraisemblable remue-ménage des engins et des armes dans le désert de Namib.

                   Ce soir aux Baux, Filippo nous demande soudain :

      -  Savez-vous comment le bruit vient au silence ? Les ondes, au tout premier moment sont encore imperceptibles : elles tournoient ; les sifflements à peine chuchotés plissent l'air comme un accordéon qui se recroqueville, l'instant d'après le souffle du silence s'amplifie, se densifie, se gonfle, la vibration encore inaudible se fait masse puis, enfin, cet air solidifié explose dans un vacarme libérateur. Alors, ajoute-t-il,  se remémorant ces instants qui encore taraudent sa mémoire,
alors le sable devient rouge.

               Comme s'il n'avait attendu que cette remarque de Filippo, Orlando s'est brusquement levé. Il cherche le regard de Manuela assise sur le canapé près d'Iliannah, s'approche d'elle, s'agenouille. Il lui prend les mains, les lèvent en conque contre les oreilles, prend sa respiration et hurle :

      - BOUM !

                Oui,  c'est cela, Jaden : 

      - BOUM !  BOUM  ! ...

Prends garde à toi, mon ami.

      
Affectueusement,  je t'embrasse 

           
Awen




            

 

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