Lettre V
Awen à Jaden
Bonsoir Jaden,
Tu n’auras pas oublié cette courte phrase de Montaigne que Judith nous avait lue près de l’oued Sâbil ni non plus la satisfaction qu’elle n’avait pu nous dissimuler. Je ne doute pas que lisant ma lettre, tout à ta tentative impatiente de recomposer notre commun passé, tu l’auras recopiée à moins que tu ne l’aies plus simplement entourée d’un de tes vifs traits de crayon. En la découvrant, Judith, que Montaigne agaçait, n’avait pu s’empêcher de se moquer de notre consternation, amusée par ce qui lui semblait être une faiblesse d’esprit, voire une coquetterie impardonnable de « votre essayiste préféré !»
Tandis qu’un peu plus tard, Iliannah nous lisait ce passage où Montaigne revient sur son manque de mémoire «… Elle me manque du tout », en lacanienne avisée et rôdée, toujours à l’affût, Judith arrachait une feuille de ce carnet d’ordonnances qui ne la quittait jamais, y gribouillait quelques mots et, nos regards se croisant, en ajoutait vivement quelques autres, puis, esquissant un sourire me la glissait discrètement. Je pus y lire cette seconde citation qui ouvre maintenant mon carnet moleskine « Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont une même chose » et elle y avait ajouté « ça a plus de gueule, non ? Ça c’est une vraie question ! Si on en parlait ? » Sur l’instant j’étais resté interdit et voyant mon regard d’incompréhension elle m’avait fait signe que cela n’avait pas d’importance.
Plus tard, de retour au riad,
j’avais voulu l’interroger. Elle m’avait tout d’abord répondu qu’il s’agissait d’une phrase prononcée par un de ses analysants. La citation lue par Iliannah la lui avait « remise en
mémoire » par un jeu de concordances qu’il lui faudrait explorer. « Mémoire et attention flottantes…, Awen, mémoire et attention flottantes…, » m’avait-elle répété. Connaissant
mon amour pour les mots et les phrases inattendues, elle me l’avait fait passer « par jeu », m’avait-elle ensuite expliqué. Mais, lorsque j’avais ajouté que la phrase de son patient
était, j’en étais presque sûr, d’Héraclite, elle avait, à sa manière irrésistible que nous n’arrivions jamais à imiter - t’en souviens-tu, Jaden- tout à la fois froncé les sourcils et fait
palpiter ses narines puis après un long silence avait éclaté de rire « Ah ! Jaden, l’inconscient a de ces façons bien à lui de s’exprimer. Comme je restais perplexe, elle avait
ajouté :
- Tu ne connaîtras jamais mon patient alors je puis te dire que c’est un prof d’allemand, très cultivé, embarrassé, encombré par cette part de féminité qui vous inquiète
tous, vous les hommes.
Toute contente de ce qui, à ses yeux, était vraisemblablement une avancée dans la longue pérégrination de son analysant, elle avait insisté :
_ Tu ne comprends pas ? C’est bien simple pourtant : Héraclite. Prononce le mot, détache les syllabes - Herr à clit…à clit…oris, Awen,
à clit…oris - il lui manque du tout. Ah ! Que j’aime mon douloureux métier.
Vois-tu Jaden, dans mes rêves je parcours souvent ce chemin qui monte et ce chemin qui descend. Il s’accommode de leurs paysages fluctuants. J’y navigue sans trop de crainte, mais tu sais qui je voudrais tant y rencontrer. C’est après m’être souvenu qu’au cours de la soirée des Baux, alors qu’Anti nous décrivait « ce chemin qui monte, serrrpente et rrrredescend jusqu’à mon pavillon de chasse », la flûte de champagne qu’Iliannah serrait entre ses doigts s’était soudain brisée, que j’avais pris la décision d’ajouter la citation d’Héraclite en exergue sur mon carnet moleskine.
Il se fait tard, mon ami. Ton silence en un sens me réconforte. Permets-moi d’y voir plus que la simple marque de ton attente. J’y puise cette assurance inquiète qui à chaque nouvelle lettre me devient de plus en plus nécessaire pour continuer à t’écrire. Parfois découragé, je me dis que ce courrier s’entasse, abandonné sur ta table de verre, dissimulé sous le fatras des revues qui ne cessent de s’y empiler alors qu’invité à prononcer une série de tes redoutables conférences sur la décadence des arts contemporains, tu fais ton tour annuel de quelques centres culturels français choisis avec ta précaution coutumière, accompagné de quelque impuissant et fiévreux fonctionnaire de la culture frustré de n’être pas à ta place ! Puis, grâce à la complaisance soupçonneuse de ton éditeur, ta présence à Paris ou en Poitou m’ayant été confirmée, je me reprends à espérer, à m’inquiéter et m’efforce de ne pas me décourager.
Dans ma prochaine lettre, avec un retard pardonnable – tant ces souvenirs s’imbriquent et se chevauchent- je reviendrai sur Manuela Cargaleiro et le rôle que lui fit jouer Anti.
Prends le plus grand soin de toi, mon ami.
Affectueusement, je t’embrasse
Awen
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