Lettre IV
Awen à Jaden
Bonjour Jaden,
Avoir évoqué le
souvenir d’Anti et l’aide qu’il nous avait apportée lors de notre premier voyage à
Oppède n’est pas
anodin, n’est ce pas ? Lorsque je vous avais proposé à tous les quatre de le rencontrer tu avais émis les plus vives protestations. Je les
avais alors mises sur le compte de ta gêne à rendre visite à l’artiste que tu venais de massacrer avec
ton brio habituel dans le numéro de mai de la Revue des Arts d’Aujourd’hui. Ce n’était pas, loin de là,
un manque de courage intellectuel de ta part, ni la peur d’affronter en chair et en os la cible de ton ire. Tu étais simplement travaillé par ce trait de caractère qui t’est si particulier, que
j’ai toujours apprécié, ce mélange de pudeur et d’orgueil, de retenue et d’insatisfaction permanente envers toi-même et les autres.
Sache, Jaden, que je voulais que cette rencontre eût lieu. Comment te l’expliquer aujourd’hui ? Je ne cherche aucune justification dans ces lignes. A aucun moment il ne s’est agi pour moi de lancer une mécanique qui pouvait devenir incontrôlable. Si je me résous à parler d’Anti si tôt c’est parce qu’il a joué, à son insu - je te l’affirme- un rôle d’importance dans ce qui allait advenir.
Ce soir, avant de commencer à t’écrire cette quatrième lettre, j’ai voulu relire ton article. Il était rangé parmi les quelques autres papiers qui gonflent le soufflet de mon carnet moleskine. Ta critique est féroce mais juste et lucide. Tu l’avais intitulée « Les leurres du graveur ». Elle est illustrée de deux reproductions choisies avec le plus grand soin. Une œuvre ancienne Tétra-être, huile sur toile « à la beauté irréprochable » écrivais-tu et Désert XXIII une de ses dernières gravures dans les tons sépia que tu qualifiais de « brouillon peccamineux bâclé à l‘emporte-pièce. » C’était surtout cette « facilité affolée » qui te rebutait. Il est vrai qu’Anti n’en était pas exempt.
Fidèle à son rôle de grand seigneur, il n’avait pas montré le moindre agacement lorsque je t’avais présenté à lui mais il avait sans doute reconnu ton visage à notre entrée dans son atelier et avait eu le temps de décider quelle était l’attitude la plus appropriée en cette circonstance. Il s’était contenté de te saluer d’un de ces sourires gracieux, un peu trop appuyé dont il avait le secret et avait retenu ta main un brin trop longtemps. Je reviendrai sur cette soirée dans ma prochaine lettre car on ne peut pas, n’est ce pas, passer sous silence Filippo, ni Orlando, ni encore moins Manuela Cargaleiro qu’Anti ne manquait pas d’exhiber dès que l’occasion s'en présentait. Aujourd’hui, je souhaite simplement te remettre ces heures en mémoire.
Après cette interminable soirée dans l’atelier des Baux de Provence, de retour à La Hère, Iliannah avait à mon insu découpé ton article et l’avait annoté. Si elle ne m’en avait rien dit c’est qu’elle connaissait comme toi ma manie de vouloir conserver intact les revues dans lesquelles les amis avaient écrit et les livres qu’ils avaient publiés. Souviens-toi : à chacune de tes visites à La Hère tu adorais farfouiller dans la bibliothèque aux vitres biseautées, celle où d’ailleurs ils sont toujours rangés. Tu prenais un livre ou une revue au hasard et te lançais, selon le cas, dans une lecture silencieuse ou une déclamation ironique. Plus rarement, gagné par l’émotion, tu lisais à voix haute quelques paragraphes d’un de nos livres préférés. « Et maintenant quelques lignes ciselées » annonçais-tu, ou encore tu récitais à moitié par cœur un poème que l’un d’entre nous avait eu la chance de voir publié et qui t'avait touché.
Ton article, Jaden, est resté pendant des mois épinglé sur le long tableau de liège à côté de quelques autres papiers et photos. La première fois où je suis revenu à La Hère après la disparition d’Iliannah et les journées qui ont suivi, j’ai dérangé très peu de choses, mais j’ai décroché ton article, sans presque y prendre garde et l’ai rangé dans mon carnet. Je l’ai relu aujourd’hui pour la première fois.
Prends soin de toi.
Affectueusement, je t’embrasse
Awen