Lettre II
Bonjour Jaden,
La première page de mon carnet comporte ces deux citations inscrites en exergue :
- Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention.
- Le chemin qui monte et le chemin qui descend sont une même chose.
Est-il utile de te dire que je n’ai ajouté ces deux phrases que bien des mois après la disparition d’Iliannah ? Tu l’auras deviné, n’est ce pas ? Il me faut toutefois être plus précis. C’est lors de ma toute première relecture de ce carnet que j’ai recopié ces deux citations. En un sens, d’ailleurs, il ne s’agissait que d’une première lecture car jamais au fil même de l’écriture je n’avais relu, ni n’avais souhaité relire la moindre ligne. Je retranscris ici ces deux phrases à ton intention. Ce sont deux petits clins d’œil pour nous remémorer les deux journées joyeuses que nous avions passées à la toute fin de l’été au bord de l’oued Sâbil en compagnie de Judith et de Késiel. Elles te serviront de point d’appui au long de ces lettres. Tu ne manqueras pas, j’en suis certain, d’y revenir de temps à autre.
Permets-moi encore quelques mots à leur propos : Cet après midi là, le sort nous avait fait choisir les Essais de Montaigne que nous explorions ensemble. Cette phrase qui avait attiré ton attention et que tu venais de nous lire nous avait alors beaucoup amusés. Je t’avais pris le livre et avais lu la phrase précédente « Mais il ne m’en souvient plus» et nous avions tous répété en riant « Mais il ne m’en souvient plus» Le bon Michel de Montaigne se plaignait souvent de sa mémoire, excuse qu’il jugeait sans doute parfaite pour ne pas trop se soucier de l’oubli d’un événement futile ou pour éviter quelque contrainte anodine. Nous nous demandions comment diable ce bavard impénitent qui ne cessait de citer ses classiques pouvait prétendre « …j’ay une mémoire qui n’a point de quoi conserver trois jours la munition que lui auray donné en garde. » C’est Judith, qui avait trouvé cette phrase, n’est ce pas ? Puis, Iliannah, par jeu, avait à son tour ouvert au hasard le volume de la Pléiade et à la seconde tentative avait pu nous lire « C’est un outil de merveilleux service que la memoire et sans lequel le jugement faict bien à peine son office : elle me manque du tout. »
Oui, Jaden, pense comme moi et fais glisser le sens : « Elle me manque du tout »…
Pardonne-moi, mon ami. Je n’ai pas la force de t’en dire plus ce soir. Prends soin de toi.
Affectueusement, je t’embrasse
Awen
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