Sculpture aux deux
visages
(dans la propriété
d'amis musiciens à La Ciotat)
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Nos murmures, Iliannah, un à un te reviennent et leurs sons dans tes songes sans cesse te les rappellent...
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur...¹
Les doux phonèmes russes qui traduisaient si bien ces deux vers, jamais plus tu ne les oublierais :
В снегах и зелени ночных видений сложных
Я вымечтал глаза, лобзавшие волну... ²
(V snégakh i zéléni notchnykh vidéniï slojnykh
Ia vymétchtal glaza, lobzavchié volnou...)
***
- Evgueni a fait un beau travail, avait admis Késiel lorsque tu lui avais montré ces deux vers et leur traduction.
Alors que ce jour là, les doigts gluants, il malaxait la glaise qui lui servirait pour l'ébauche de la sculpture qu’il t’offrirait, tu avais pris dans la poche de sa longue blouse le petit livre épais qui dépassait.
- Fais attention, il est précieux, ne l’abîme pas. Il ne me quitte jamais, tu sais.
Tu t’étais assise sur le banc de pierre et tu avais longtemps feuilleté ce recueil de poésie bilingue, tout annoté et griffonné. Soudain, tu t’étais dressée et après avoir prononcé la phrase traditionnelle :
- Et maintenant quelques lignes ciselées... tu nous avais lu à voix haute Le Bateau Ivre.
Puis, sans hésiter, tu avais choisi ces deux vers. Il avait alors fallu que Késiel te lise et te relise leur traduction jusqu’à ce qu’enfin leurs mots glissent sans heurt sur tes lèvres.
Nous avions voulu savoir pourquoi tu tenais tant à retenir ces deux là plutôt que d’autres plus déchirants encore :
- Ils tracent ma limite, nous avais-tu répondu.
Malgré notre insistance tu n’avais pas voulu commenter ta réponse énigmatique. Nous nous étions regardés tous trois en silence, mais je ne sais pourquoi aucun d’entre nous n’avait alors souri.
***
Aujourd’hui, Iliannah mon absente, le temps s’écoule autrement.
Devenu étranger, il est autre.
Il m’est indifférent.
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¹ Arthur Rimbaud Le bateau ivre, 1871 (vers 37 et 38)
² Traduction d’Evgueni Vitkovskiï
à Marie
"Ce qui se conçoit bien, s'énonce clairement"... Je n'y ai jamais cru ; pas plus qu'au silence non plus. Nous sommes et restons indéchiffrables. A commencer par Rimbaud dont le suicide intellectuel est un des plus réussis qui soient.
Les lâchetés adultes sont les pires. Et lui, il tombait vraiment de très haut !
Une saveur étrange, un léger malaise tant par le texte que par la sculpture, mais j’aime ça je crois.
Je vais de ce pas me plonger dans une lecture plus approfondie de tes écrits, laissant de coté mon envie étrange d’apprendre le russe.
Au plaisir.