Présentation
Tous vos commentaires seront les bienvenus.
© Lettre VII
Bonsoir Jaden,
Les répétitions sont interrompues pour une bonne semaine, je le
crains. Les machinistes se sont mis en grève en fin de matinée et les comédiens ont décidé d’appuyer leurs revendications.
Malgré ses promesses répétées de ne pas assister aux répétitions et les innombrables coups de
téléphone de Mei-Feng pour lui rappeler ses promesses et le dissuader de venir, Pierre était présent. Il a pu ainsi profiter en direct de l’intervention des deux délégués de l’intersyndicale et a
eu, tu l’imagines, quelque difficulté à ne pas interrompre leurs discours. Visiblement, il fulminait. Ce n’est guère étonnant : l’homme est aussi irrationnel et aussi peu enclin à maîtriser
ses énervements que les personnages de ses pièces. Après deux chianti à la « Petite Italie » de la rue St Denis et une assiette fumante de pasta
alla carbonara, il allait tout de même beaucoup mieux. J’ai pu lui expliquer que tout Pierre Ségard qu’il était, il ne pouvait éviter de se soumettre aux aléas habituels de nos vies de
théâtreux… et que toute intervention en haut lieu risquerait de compliquer inutilement la situation. Je l’ai quitté, rasséréné m’a-t-il semblé, mais je crains toujours qu’il ne tente de débloquer
les choses à sa manière.
J’ai regagné la Hère en début de soirée en compagnie de Mei-Feng. Tom viendra nous y rejoindre demain
avec la maquette du décor et nous pourrons tous trois continuer à travailler dans le calme de la grande maison. Mei-Feng le chérit comme je chéris Mei-Feng mais après Déraisons son retour à Shangaï est plus que probable à moins que notre beau Tom
Win ne sache l’en dissuader. Enfin, « le monde va comme il va, ce n’est pas ma faute ». Avec
sa réplique fétiche, que tes collègues critiques n’ont d’ailleurs toujours pas repérée, Jaden, Ségard fait du Choderlos de Laclos avec du Leibnitz et moi, te la répétant ce soir, je tente d’y
gagner une innocence et de prendre un recul qui cette fois encore, ne saura te tromper.
J’ai besoin de quelques heures de sommeil avant d’entamer le travail de demain mais avant de me
reposer Jaden, je veux au moins te conter le commencement de cette soirée des Baux dont je n’ai cessé de recomposer les détails, minute après minute,
m’efforçant vainement pendant de longs mois d’en comprendre le sens à défaut d’en isoler le moment déclencheur.
Je t’en ai longtemps voulu de ne pas être resté dans la salle aux cimaises et d’avoir si discrètement
rejoint Anti près de sa célèbre presse. J’étais habitué à ses lubies et savais que même s’il adorait organiser des réceptions toujours somptueuses il ne manquait jamais de disparaître après
quelques minutes laissant ses invités libres de se distraire à leur guise. Mais que toi tu te sois éclipsé pour sans nul doute le rejoindre m’avait paru incompréhensible, devrai-je plutôt dire
illogique ? Sur l’instant, je m’étais demandé si tu n’allais pas tenter de passer des mots aux actes et l’agresser physiquement à la manière de ces apaches des films de Carné qui s’en vont
régler leurs comptes à la loyale dans la ruelle derrière le bar. J’avais failli t’y rejoindre. Mais déjà Filippo commençait sa péroraison et je
voulais en apprendre davantage sur son compte. Aujourd’hui bien sûr, les agacements, les tiraillements, les coups de force de cette soirée-là ont bien perdu de la légèreté, de la futilité
qu’alors je leur accordais ; ils n’allaient certes pas demeurer sans conséquence.
Si seulement ce soir là tu étais resté près d’Iliannah et de moi, toi qui as ce don inné de
l’insight – cette profonde intuition plus exigeante que notre simple finesse psychologique latine– sans doute aurais-tu compris que l’irréparable
allait se produire ; peut-être même aurais-tu pu l’empêcher.
Accompagne-moi un moment en pensée à ce début de soirée en ce mois d’août 19…Tu venais juste de
t’éclipser…
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…Ce soir, comme toujours, Filippo est accompagné d’Orlando. Il regarde Iliannah que Manuela, immédiatement aux aguets, ne quitte plus des yeux. Sous sa cape empoussiérée, il porte son costume de velours bleu foncé. Le col d’une chemise en cretonne, orné de fleurs bleues et blanches, dépasse de sous le pull-over gris anthracite. Par petits gestes saccadés il triture une chaîne en or blanc ornée d’une large médaille à la gravure abstraite qui se balance au rythme de ses mouvements. Ses mains sont plutôt fines, la gauche est encombrée de deux lourdes bagues, larges chacune de deux doigts.
Tu t’en souviens Jaden : Cela faisait alors
déjà un an et demi que Filippo était arrivé en France après s’être battu quatre années comme mercenaire en Angola. Mais une fois encore ce soir là,
il s’efforçait de donner l’impression qu’il venait juste de descendre du train à la Gare de Lyon avec son barda, son linge sale et ses cigares de contrebande.
- …Ce qu’il y a de terrible dans la guerre, dit-il alors, ce sont ceux qui la font.
Son regard froid nous scrute. Nous faisons silence ; la phrase porte. Seule, Iliannah hausse les épaules :
- Si on parlait peinture pour changer, se moque-t-elle.
Du doigt, elle lui montre la toile de Manuela qu’elle a décidé d’acquérir.
- Bien sûr, tu connais ? plaisante-t-elle.
- Mais oui, mais oui, je connais la peinture de Manuela Cargaleiro, réplique Filippo, mais, précise-t-il en regardant celle-ci, si j’apprécie ton talent,
moi, tes œuvres ne me touchent pas. Tu es pétrie de froideur intellectuelle.
Déconcertée, Manuela se tait ; mais son regard vaguement nous interroge.
- Et l’intensité de la peinture de Manuela, tu ne la sens donc pas ? dis-je. Regarde mieux, tu vois ces traces répétitives qui ont cet air faussement désorganisé sur la toile ? Tu sais, un peu comme les tracés d’Henri Michaux ou d’André Masson ?
-Et les teintes délavées à la Paul Klee ?
Non ? renchérit Iliannah. Les compositions subtiles de Manuela n’ont de géométriques que l’apparence, Filippo. Puis
s’adressant à Manuela qui paraît rassérénée, elle ajoute : Dans ce tableau-ci, tu es allée plus loin que tes amis de la rue de Seine, Manuela. Manessier et Bissière sont dépassés.
De toute évidence Filipo n’apprécie pas nos remarques.
- Manessier et Bissière ne me plaisent pas davantage – Quand je pense à ces absurdes journaux peints…C’est inégal et snob affirme-t-il,
dédaigneux.
– Regarde bien ce tableau de Manuela, insiste
Iliannah. Regarde comme elle sait creuser l’espace, le strier avec ces lignes de force, l’épauler avec ces quadrillages en perspective, le ponctuer de heurts, de sauts. Mais regarde, tu crois
qu’ils sont jetés là par hasard ? Pas du tout ! C’est un vide qu’elle sculpte, volontairement et qui brise ce que tu appelles la froideur
intellectuelle de sa construction.
Iliannah s’enflammait, s’emportait, mais, agacé par Filippo, je ne l’écoutais plus parler. Sur une table basse, protégé par un lourd
carré de verre, près du tableau de Manuela j’avais repéré un article découpé que je n’aurais jamais pensé trouver chez Anti. C’était un article de toi, Jaden, celui qui a contribué à la
reconnaissance de Manuela outre-Atlantique. Anti en avait souligné les quelques lignes suivantes : « Manuela Cargaleiro laisse presque
toujours penser que l’apparente flaque limpide de la ville qu’elle vient de peindre est trompeuse, qu’il serait bien possible que l’on y rencontre une statue du commandeur ou que l’on y débusque
une de ces implacables horloges exilées d’un tableau du sombre Chirico. Chez elle aussi cette angoisse est présente mais plus subtile, suggérée et comme retenue. »
Lorsque plus tard Iliannah et moi avions montré ton
article à Manuela, Iliannah lui avait demandé si l’on pouvait s’échapper de son univers. Se contentant de sourire, Manuela l’avait longtemps regardé mais elle n’avait pas
répondu.
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Ce soir, Jaden, il faut nous séparer. Réfléchis à tout cela. Peut-être m’écriras-tu quelques mots alors qu’occupé par mes Déraisons je n’aurai guère le temps dans la semaine qui vient de t’en dire davantage.
Prends garde à toi.
Affectueusement, je t’embrasse
Awen
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