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                                                                                                    Lettre VI

                                                                      Awen à Jaden

 

Bonsoir Jaden,

            Ce soir non plus, je ne pourrai pas te parler de Manuela. Je n’ai pas l’esprit assez libre. Mes deux dernières semaines ont été occupées par le début des répétitions - souvent mouvementées- de Déraisons. Aujourd’hui, à Montorgueuil, en fin d’après-midi, une interminable séance d’explication à l’italienne de la conclusion du premier acte m’a épuisé. Je l’ai menée tambour battant, un peu à la manière de Patrick qui, jadis m’en avait fait comprendre l’indispensable nécessité et m’avait appris à en maîtriser le rythme, à en contrôler ce qu’il appelait les respirations, Awen les respirations.  Je suis descendu m’asseoir, toujours au septième rang, superstition oblige, bien décidé à m’offrir une longue heure de détente, seul, avec presque tout le théâtre rien que pour moi.

Ni comédien, ni machiniste alentour. La salle, chichement éclairée par les seules lumières du plateau, paraît toujours miraculeusement rapetissée dans la pénombre. Tu apprécies comme moi cette atmosphère cotonneuse, vaguement onirique, vide de toute présence réelle mais où rôdent déjà les personnages encore dépourvus à cet instant précis de leurs chairs, de leurs voix à venir.

            Soudain, je sens comme un souffle contre ma nuque ; un léger halètement me fait sursauter, m’arrache à ma torpeur. Je me retourne, me lève ; le siège de mon fauteuil se rabat, claque bruyamment. Je ne distingue rien si ce n’est, derrière le parterre, une vague lumière qu’une porte entrebâillée - dont le battement irrégulier fait écho à la lointaine rumeur de la rue - laisse filtrer par à-coups. 

            Je viens sans doute -tout simplement, aurais-tu ajouté- d’avoir ce que Késiel, dans son français recherché, savoureusement approximatif, appelle « une allusion sensorielle.» Mes yeux, maintenant accommodés à la pénombre, distinguent un foulard noué, posé sur un bras du fauteuil juste derrière moi. Je me penche, le saisis, le dénoue. Le parfum d’Iliannah, un instant m’enveloppe. C’est insensé bien sûr. Françoise, la Célianne de Déraisons porte le même. Puis me revient, me rattrape  cet autre souvenir…Je te l’offre aujourd’hui Jaden, avec plus de détails que je ne t’en ai jamais dévoilés. N’y cherche pas d’indice à la disparition d’Iliannah. Tu n’en trouveras aucun. Mais peut-être, après tout, estimeras-tu que c’en est une prémonition, une métaphore malhabile.

Voici bien des années maintenant, je te l'ai mille fois répété, j’ai assisté au Palais des Papes à la générale de ce qui était alors la dernière création de Béjart. Ne t'inquiète pas, ce n'est pas d'un détail dont je t'aurais jusqu'alors fais grâce, que je veux te parler. Ce n'est pas le déroulement du spectacle qui m'intéresse ce soir. Non, je veux te parler de Madeleine.
            Assise au milieu de la cohue, sur les marches centrales, elle m’avait aperçu et voyant mon hésitation m’avait fait signe de venir m’asseoir près d’elle. Ce soir là, un foulard bleu pastel noué autour de la tête lui évitait d’être immanquablement reconnue. Elle portait une jolie jupe dans les mêmes tons, dont elle froissait des plis entre les genoux. Moi, le jeune assistant, j’étais –comme mille autres- fou amoureux d’elle, éberlué par son talent, sa grâce, sa beauté, le bleu de ses yeux, la qualité de sa voix. Tous, nous connaissions les titres des quelques pièces où elle avait joué et surtout de tous ses films, même de ceux où elle n’avait interprété que des rôles secondaires - « et pas toujours très bien » comme tu te plaisais à me le rappeler, Jaden, en te moquant de moi. Au milieu de cette foule, son signe de connivence aurait dû me combler mais, la veille, elle avait reçu cette lettre qui lui avait confirmé ce qu'elle avait tant craint d'apprendre.

Dans un moment d’agacement après une « italienne », Patrick était une fois encore en train de m’affirmer que la difficulté principale pour un metteur en scène était de trouver les explications les plus simplistes, les seules capables d’aider les comédiens à appréhender les subtilités des personnages qu’ils allaient interpréter. Ce sont de tels incultes, prétendait-il une fois de plus. Apercevant Madeleine qui s’approchait de nous, il s’était exclamé :
    -  Dieu ! Que tu es belle ! Bonjour ma fiancée par delà les branches en fleurs, bonjour Madeleine, je te salue, puis se tournant vers moi il avait ajouté, moqueur :
    -  Si belle mais encore si inculte, crois-moi, Awen, encore si inculte !
   Cependant, Madeleine s’était rapprochée et sans répliquer lui avait tendu la lettre. Son regard était si triste que Patrick s’était  figé. Il avait lu les quelques lignes, puis, incrédule, les avait relues, encore et encore. Il secouait la tête et le regard vide, lui rendait la feuille qu’elle me passait maintenant. Le spécialiste y précisait que, sans erreur possible, le diagnostic était confirmé. Rompant le silence, Madeleine nous expliquait qu’une heure plus tôt au téléphone, ce célèbre professeur de médecine l’avait assurée de quelques années de répit, sans vouloir en préciser le nombre ;  il avait enfin ajouté qu’un jour tout se précipiterait. 
    -  Vous vous rendez compte, ajouta-t-elle,  il s’est permis de me dire : votre talent de comédienne restera longtemps intact, enfin… vraisemblablement assez longtemps .
   Puis, dans une étrange imitation des indications scéniques de Patrick, comme si pendant un bref instant elle avait tenté de croire qu’elle ne jouait qu’un rôle et terminait sa scène, Madeleine avait brusquement tourné sur elle-même et s’était éloignée, sans se retourner, droite, le dos tendu, d’un pas ferme et assuré.

Le lendemain soir au Palais des Papes, assis tout près de Madeleine, j’avais glissé entre ses doigts un minuscule flacon de parfum. Elle avait tourné son regard bleu vers moi et elle avait souri. Avec précaution elle avait dévissé le petit bouchon et après avoir humé le parfum elle avait retourné le flacon contre son index qu'elle avait frotté sur son cou. Puis saisissant ma main gauche, la retournant, elle avait de son doigt caressé le creux de ma paume, y dessinant des huit inachevés,  répétant inconsolable :
    - Ma vie, c’est l’infini inachevé. Dis-moi, Awen, l’infini est toujours inachevé n’est ce pas ? Toujours inachevé ?

  Lorsque la générale avait débuté et que fascinés nous regardions danser le merveilleux Jorge Donn, je serrais toujours sa main, si fort, Jaden, si fort... Madeleine me l’avait fait doucement desserrer et m’avait murmuré :
     - Dans mes yeux d’un si beau bleu, veux-tu puiser ma mort prochaine ? 
   Bien plus tard cette même nuit nous avions longtemps marché, silencieusement, décidés à ne pas nous quitter avant que l’aube ne revienne.

Des années après, à La Hère, alors que je lui racontais ce souvenir dont je t'ai dévoilé tous les détails ce soir, Jaden, Iliannah s’était précipitée vers la bibliothèque et avait vivement feuilletée une anthologie de la poésie française. Puis, pointant du doigt une page, elle avait hoché la tête un long instant. Avec beaucoup de douceur elle s'était mise à lire :
           
« Hélas, la chose est certaine
            «  Si je ne repousse mon vœu

« Dans ses yeux d’un si beau bleu

«  J’irai puiser ma mort prochaine

Ainsi, le poète de La Réunion n’était pas inconnu de Madeleine  qui n’était guère si inculte, Jaden, guère si inculte.
Don't worry ! I know how to keep my upper lip stiff...Do take care !

Affectueusement, je t’embrasse

Awen

 

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