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Lettre III

Awen à Jaden

 

            Bonjour Jaden,

Tout au long de la nuit, les rêves n’ont cessé de me tourmenter. J’ai tenté en vain d’endiguer le flux de ces images qui s’agglutinaient sans trêve, en séquences illogiques. Je parcourais rues et déserts, sentiers et  boulevards et rien, ni personne ne semblait pouvoir ni vouloir arrêter ma course. Les épisodes les plus comiques et les plus absurdes n’ont cessé de s’enchevêtrer. Crois-moi, rien ne m’a été épargné. Tu connais comme moi ces nuits que l’on dit blanches, où de saut en saut, après de longues heures éprouvantes, fébrile, épuisé, on aboutit enfin à l’aube.

Au matin, j’ai tout d’abord pensé qu’avoir rompu le silence, c’était avoir ôté la bonde  du tonneau prématurément et que remords et mauvaise conscience commençaient sur le champ à me travailler. Puis je me suis souvenu de ce jeu qui nous plaisait tant, ces rêves que tous les quatre nous nous contions, voulant les partager dès le réveil et en dégager la trame commune à tout prix. Iliannah avait nommé ce jeu la ronde des rêves. Quelque chose en moi a souhaité l’inconfort de cette nuit dernière afin que resurgisse ce souvenir.

Ne t’impatiente pas Jaden. Je ne peux ni revivre ni te faire revivre cette matinée sans que fil après fil nous n’en ayons ensemble retissé les trames anciennes. Tu sais déjà, n’est ce pas, qu’il te faudra m’y aider. Cela fait des mois que, seul, je m’efforce de mettre ces bribes bout à bout pour enfin leur donner ne serait-ce qu’un semblant de sens. Ce que j’en sais et pourrais te dire à l’instant ne me satisfait nullement.

La première fois que nous avions joué au jeu des rêves, tu t’en souviens sûrement, c’était près d’Oppède-le-Vieux dans le pavillon de chasse dont Anti, le graveur hongrois, m’avait donné la clef après beaucoup d’hésitation. Il m’avait fait jurer de « prrrêter la plus grrrande attention à tous mes objets » et surtout d’admirer comme il se devait la tapisserie d’Aubusson qui, affirmait-il, avait été sauvé par miracle de leur château familial, antique bâtisse construite sur les bords du Danube. Il leur avait été confisqué par le gouvernement hongrois, sur l’ordre, racontait Anti, d’un commandant soviétique épris d’art et d’histoire. « Tu m’écrrriras un poème à la gloirrrre de ma Vierrrge d’Aubusson » avait-il ajouté. Il se vantait de travailler dans son atelier des Baux de Provence sur la presse que Van Gogh avait utilisée et j’imaginais déjà, non sans quelque vanité, mon poème illustré par un dessin d’Anti, composé dans le style de son ami Hartung puis gravé et tiré sur la « prrresse » de Van Gogh.
  Nous avions passé cette nuit d’été dans la petite salle octogonale, d’abord serrés les uns contre les autres près du haut foyer où achevaient de se consumer quelques bûches d’olivier, puis nous nous étions endormis, enroulés dans des couvertures rêches qui embaumaient la sarriette et grattaient furieusement la peau. Juste avant l’aube, un scolopendre qui courait sur les dalles avait grimpé sur le pied de Késiel et y avait planté ses deux crochets. En Provence, ces gros mille-pattes ne sont guère qu’urticants mais, se souvenant de ceux de son pays, Késiel criait, bondissait, appelait à l’aide. Il avait fallu le rassurer, le calmer. Agacée, Iliannah l’avait soudain serré contre elle et avait annoncé : 
           - Maintenant, silence ! Place à la ronde des rêves.   

  Elle avait alors voulu vous faire croire qu’elle venait d’imaginer ce jeu et d’en décider les règles.  J’étais le seul à savoir qu’elle l’avait inventé deux ans plus tôt dans cette ferme que nous avions louée avec mon ami Juan près d’Avignon et où nous nous reposions après les répétitions, représentations et raccords du Richard III. Emprisonné puis assassiné par les colonels quelques mois après son retour en Argentine, Juan ne peut plus hélas apporter le témoignage de ce beau souvenir. Je joins à cette lettre la photo du tableau auquel je travaille, en l’état, inachevé, comme cette longue histoire, mon ami.

Que ta journée soit douce.

Affectueusement, je t’embrasse

Awen

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